France

Il y aurait aujourd'hui plusieurs centaines de gangs en France, dont la moitié en région parisienne

Pendant longtemps, ils ont considéré les criminels de banlieue comme des petits lascars sans grand intérêt. En fait, ils ne les ont pas vus arriver. Or, aujourd'hui, ils sont au premier plan, impliqués dans des affaires de grande criminalité. Les policiers des services spécialisés vont devoir s'adapter, car les mafieux de banlieue n'ont pas le même mode de vie ni le même mode de pensée que les anciens du milieu. On est aujourd'hui à un tournant de la criminalité.

Phénomène récurent révélé par Jérôme Pierrat, la mutation du grand banditisme de forme exponentielle, dont on peut craindre que ce ne soit que le début tellement son potentiel est grand en terme d'hommes et de débouchés, surtout si l'on connaît la montée en puissance de la cocaïne et la manne financière qui s'accompagne ainsi que l'augmentation significative des crimes de sang généralisés, liés à la prise de cette drogue.

La montée en violence des mafias de banlieue

PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN NESSI

28 avril 2006, (Rubrique Figaro Magazine)

Le grand banditisme évolue dans les cités, qui en deviennent le creuset. Jérôme Pierrat a enquêté sur les nouveaux caïds et leur dangerosité. Interview.

Certaines banlieues françaises sont devenues des hauts lieux de la grande criminalité (trafics de stupéfiants, de voitures, d'armes, vols de fret, attaques à main armée...). En une quinzaine d'années, ces cités ont basculé de la petite délinquance vers le grand banditisme. Journaliste indépendant spécialisé en criminologie, Jérôme Pierrat a longtemps enquêté sur le milieu des malfaiteurs, avec ses règles et ses figures les plus redoutées. Cette fois, il s'est intéressé aux cités et à la façon dont certains ensembles de logements sociaux pouvaient devenir le creuset de véritables mafias dont les usages se démarquent notablement de ceux des truands traditionnels.

Le Figaro Magazine - Quelle est la nouvelle carte de la grande criminalité française ?

Jérôme Pierrat - Pour l'essentiel, la carte des hauts lieux criminels correspond à celle de la densité de population. Ce sont les centres urbains et leurs agglomérations. Les banlieues les plus « malfrates » sont à chercher en Ile-de-France, qui regroupe près de 50% des cités, mais aussi dans le Nord-Pas-de-Calais (Tourcoing, Roubaix, la banlieue lilloise), Rhône-Alpes (banlieue lyonnaise, grenobloise et stéphanoise) ou encore la Côte d'Azur, avec Nice et Marseille. Mais, phénomène nouveau, cette nouvelle criminalité se diffuse jusque dans les plus profondes provinces françaises. A Angers, par exemple, naissent des équipes de trafiquants de stupéfiants.

Comment les cités criminogènes ont-elles réagi pendant les émeutes de novembre 2005 ?

Les cités les plus criminogènes n'ont pas participé aux émeutes. Elles sont restées curieusement calmes. Les grosses cités pourvoyeuses de stupéfiants, comme dans les Hauts-de-Seine, n'ont pas bougé. Dans le 93, les cités qui fournissent les braqueurs, les casseurs, les cambrioleurs, ne se sont pas enflammées. Ceux qui ont des grosses affaires avaient autre chose à faire que brûler des voitures ou attaquer des cars de CRS. Quant aux braqueurs, ils se servent de leurs cités comme de refuges et craignent que la police découvre leur logistique. La devise du malfaiteur à l'ancienne est valable pour les mafias des cités : « Vivons heureux, vivons cachés. »

De quand date la « mafiaïsation » des cités ?

Elle remonte au début des années 90. A cette époque, les petits délinquants se sont mués en grands professionnels. Ce qui a fait leur embellie, c'est le trafic de stupéfiants, notamment le cannabis, qui représente 90% du business. Aujourd'hui, ces types-là maîtrisent toute la chaîne, de l'importation jusqu'à la distribution au détail. Ils se sont enrichis, ce qui leur a permis de s'armer, d'organiser des équipes. Avec l'éclatement du bloc de l'Est, ils ont eu accès plus facilement à des armes lourdes : des fusils d'assaut, des grenades, des explosifs... Ils ont donc acquis l'argent et les outils pour monter en gamme.

Qui sont les nouveaux mafieux des banlieues françaises ?

Ceux que les policiers désignent dans leur jargon comme de « beaux voyous » sont des garçons d'une trentaine d'années. Ces caïds des cités appartiennent à la deuxième génération, âgée aujourd'hui de 25 à 35 ans. Lorsqu'ils avaient 20 ans, leurs quartiers commençaient à être criminogènes. Ils ont mis la main dans les trafics. Et de nouvelles strates d'âges sont apparues. Aujourd'hui, les petites mains ont entre 10 et 15 ans, payées 50 euros la journée pour guetter l'arrivée de la police. Deuxième strate, 15-22 ans, ils sont des acteurs à part entière : ils sont revendeurs de shit, à petit niveau ; ils peuvent « monter au braquage » (attaques à main armée)... Puis, à partir de 25 ans, ils basculent dans la dernière tranche des vrais caïds qui rejoignent la grande criminalité. En termes d'organisation, ces groupes criminels ont une hiérarchie pyramidale, avec un boss, des lieutenants et des hommes de main. Le fait nouveau, c'est qu'ils règnent en seigneurs féodaux sur leur territoire, la cité. Il y aurait aujourd'hui plusieurs centaines de gangs en France, dont la moitié en région parisienne.

Quel est le parcours d'un vrai caïd de cité ?

Quand il est mineur, il est multirécidiviste, condamné pour incivilités ou outrages. Ensuite, plus âgé, il passe au vol à main armée et fait un petit séjour en prison. A sa sortie de cellule, il tombe dans le business du shit, première étape avant une montée en gamme rapide vers le grand banditisme. Avant, il y avait une école de la « voyoucratie » française, avec une évolution, du vol de vélo au grand braquage. Aujourd'hui, ce qui étonne le plus les policiers, c'est que les « durs » des cités brûlent les étapes. Ils veulent « manger » très vite et ne veulent pas attendre. Du coup, des petits voyous de 18-20 ans se retrouvent sur des vols à main armée d'importance. Des équipes de jeunes de 25 ans s'attaquent à des fourgons blindés, avec des gros risques pour tout le monde.

Qui sont les plus gros caïds des cités ?

Premier exemple : Mohammed dit « le Grand ». Originaire de Vaux-en-Velin, il a été condamné en mars dernier à douze ans de prison pour trafic de stups. C'est un garçon de 37 ans, avec quatorze condamnations. Il régnait en maître absolu sur le trafic de drogue, avec des lieutenants dans les grosses cités de l'est lyonnais. Son business se chiffrait à plusieurs millions d'euros, avec des opérations de blanchiment d'argent dans l'immobilier. Deuxième exemple : les frères « H » (quatre frères). Originaires de la cité Pablo-Picasso, à Nanterre, ils ont été arrêtés fin 2005 et mis en examen. Ils étaient les plus gros caïds de la drogue en Ile-de-France. Ils blanchissaient leur argent en montant des sociétés de courses et toute une kyrielle de petites PME.

Quelles sont les particularités de cette nouvelle criminalité dans les banlieues ?

Les « mecs » des cités n'hésitent pas à faire preuve d'une violence extrême. Dans les milieux traditionnels du grand banditisme, utiliser une arme, c'était un aveu d'échec. Les caïds des cités, eux, ont la gâchette facile. Deuxième particularité, ils sont polyvalents et multicartes. Ils se livrent à tous les trafics, du vol d'un poids lourd de marchandises au trafic de voitures en passant par le transport de cannabis. Ceci est dû à l'évolution de la société. La grande criminalité a plus de difficulté à vivre. L'argent liquide se fait plus rare et les dispositifs de sécurité sont plus sophistiqués. Du coup, les caïds de banlieue deviennent opportunistes et cherchent sans arrêt de nouveaux créneaux. Plus que jamais, ces gars de cités sont motivés par le gain. Ils ne pensent qu'à « faire » de l'argent.

Sur quels trafics ont-ils la haute main aujourd'hui ?

Leur « best-seller », c'est le trafic de stupéfiants, qui représente 80% de l'économie souterraine des banlieues. Le cannabis, c'est 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel. Les mafias des cités en importent entre 700 et 1 000 tonnes par an. C'est la première vache à lait des gars de banlieue, avec, dans une moindre mesure, la cocaïne, l'héroïne, l'ecstasy... Ensuite, viennent les vols à main armée, braquages de magasins, de bijouteries, de transports de fonds, de « dabistes » - les agents de maintenance des distributeurs automatiques de billets. Le troisième volet, c'est le trafic de voitures. 170 000 voitures sont volées chaque année en France, dont une bonne partie par les gars des cités. Ensuite, on les retrouve un peu partout au gré des opportunités : la contrefaçon, la falsification de cartes Bleues, les vols de marchandises. Le vol de fret, par exemple, est en plein essor. Il augmenté de 25% en sept ans, passant de 1 800 à 2 400 cas. Pour une facture globale de 360 millions d'euros.

Y a-t-il une spécialisation des trafics par cités ?

En Ile-de-France, les Hauts-de-Seine (Nanterre, Colombes, Gennevilliers) sont réputées pour être des plaques tournantes de la drogue. Ces trois villes fournissent les autres banlieues en stups. La région limitrophe du 93 et du 94 (notamment Bel-Air et Lariboisière à Montreuil) fournit la fine fleur du braquage. Dans les environs de Marseille ou de Lyon, les gars des cités sont dans tous les trafics.

Quels sont les liens entre ces mafias et le grand banditisme « traditionnel » ?

Jusqu'à présent, ces deux milieux cohabitaient. Aujourd'hui, les cartes sont brouillées. Par exemple, les grands voyous traditionnels, âgés de plus de 40 ans, peuvent recruter des braqueurs de cités, plus jeunes, comme hommes de main et porte-flingues.

La mafia des cités représente-t-elle la relève du grand banditisme ?

Dans les cinq ans à venir, c'est fort probable. La grande criminalité s'est toujours nourrie des couches les moins favorisées de la société. Or les Français de souche sont justement moins présents dans ces couches-là. La « voyoucratie » se recrute donc aujourd'hui dans ces mêmes quartiers.

Que font les services de police spécialisés pour lutter contre l'émergence de la mafia dans les cités ?

Pendant longtemps, ils ont considéré les criminels de banlieue comme des petits lascars sans grand intérêt. En fait, ils ne les ont pas vus arriver. Or, aujourd'hui, ils sont au premier plan, impliqués dans des affaires de grande criminalité. Les policiers des services spécialisés vont devoir s'adapter, car les mafieux de banlieue n'ont pas le même mode de vie ni le même mode de pensée que les anciens du milieu. On est aujourd'hui à un tournant de la criminalité française. Ainsi, le nerf de la guerre pour la police judiciaire, c'est le recueil d'informations sur le terrain. Le recrutement de « tontons » (informateurs) dans ces milieux-là sera déterminant... L'infiltration dans les cités est extrêmement difficile. A mon avis, le nouvel enjeu de la PJ des années 2000, ce sera de comprendre ces nouvelles mafias et de s'adapter à ces nouvelles générations qui sont de plus en plus violentes. Sans limites.

La Mafia des cités. Economie souterraine et crime organisé dans les banlieues, éditions Denoël, sortie le 28 avril.

Jaï Bettancourt De Carvalho
jaibdc@france-echos.com

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