Table
Avant-propos... 9
1 Présentation d'un monde... 21
2 Présentation d'une terre... 31
3 Naissance d'un prophète... 61
4 Naissance d'une secte... 95
5 Le prophète armé... 179
6 Naissance d'un Etat... 249
7 Victoire sur la mort... 331
Répertoire des mots arabes et des noms de personnes et de groupes ethniques... 355
Généalogie de Mohammad... 373
Notes et références... 375
Bibliographie sommaire... 393
Carte... 399
… pour la plupart des prophètes qui ont surgi récemment en Afrique noire, la différence entre catholicisme et protestantisme ou entre les diverses sectes protestantes. Il était persuadé à juste titre d’ailleurs que la Voix qui lui parlait reproduisait l’essentiel du message qui avait été adressé aux u gens de l’Ecriture » et qui leur était commun. Le reste était détails secondaires. II ne semble pas d’ailleurs que la Voix ait mentionné Jésus à cette époque. Peut être a t elle déjà mentionné Jean Baptiste, mais ce n’est pas sûr.
Ainsi la petite communauté voyait se définir ses limites et ses buts, s’enrichir son capital doctrinal grâce aux révélations qui se succédaient. Elle jouissait, depuis que la quarantaine dont était l’objet le clan de Hâshim avait cessé, d’une certaine tranquillité due à la protection d’Abou Tâlib et en général à la conjoncture politique intérieure. Sans doute quelques conversions durent être enregistrées. Elles étaient peu nombreuses, car, avec les quelques émigrants revenus d’Abyssinie (certains y demeurèrent encore quelques années), le groupe ne devait pas dépasser une centaine d’individus.
Peut être eût il continué une existence paisible et sans grand écho, contribuant à populariser dans le milieu mekkois certaines idées nouvelles, mais, en tant que groupe, se noyant dans la masse, s’effilochant, à la fin disparaissant, comme tant et tant de petites sectes dans l’histoire, si des événements fortuits n’avaient jeté à nouveau Mohammad et son groupe en pleine insécurité. A quelques jours de distance Khadîja et Abou Tâlib moururent. Cela se passait en 619 car nous entrons maintenant dans la période où le déroulement chronologique des faits peut être retracé avec une relative sécurité. La mort de Khadîja affecta certainement beaucoup Mohammad. Il était lié à la mère de ses enfants par une fidélité commune, par le souvenir de ce qu’elle avait été pour lui au début de sa mission. Elle l’avait choisi avant Allah lui même, elle avait cru en lui avant tout autre. Elle avait dû garder une certaine autorité dans le ménage, étant donné les rapports d’employé à patronne, de pauvre orphelin à riche veuve, qui avaient présidé au début de leur union. II avait été couvé et protégé par elle. Pour lui, le fait de sortir de ce nid douillet, de devoir prendre ses responsabilités seul, fut un stimulant. Un Arabe, sur tout pourvu d’enfants, ne restait jamais longtemps sans femme. Quelques jours, quelques semaines au plus après son veuvage, Mohammad épousa une fidèle, Sawda. C’était une femme assez âgée, ayant une tendance à l’embonpoint, une veuve qui avait accompagné son défunt mari en Abyssinie où il s’était fait chrétien. Ce fut une brave ménagère qui s’occupa bien des enfants. Mohammad l’avait prise comme telle. Elle n’eut aucune influence sur lui. Il était bien le maître. Elle ne satisfaisait ni son érotisme, ni son désir d’asseoir sa position. Vers cette époque, le fidèle Abou Bekr pensa qu’il serait bon de se lier plus étroitement avec le maître. Il songea à sa fille `Aïsha. Elle n’avait, il est vrai, que six ans. C’était trop peu, même pour des Arabes. Mais Mohammad l’avait vue deux fois et c’était une jolie petite fille. On les fiança. Ces choses, alors, ne paraissaient pas extraordinaires.
La mort d’Abou Tâlib fut un événement grave. Il avait refusé jusqu’à son lit de mort de se convertir. A la tête des Banou Hâshim, ce fut son frère Abou Lahab qui lui succéda. II avait déjà manifesté à son neveu une hostilité que la tradition a sans doute exagérée. Dans sa nouvelle position, il fut ému, nous dit on, des catastrophes qui frappaient Mohammad et du chagrin que celui ci en ressentait. Il vint le trouver et lui dit qu’il le protégerait comme Abou Tâlib l’avait protégé. Mais au bout de peu de temps des ennemis de Mohammad parvinrent à le retourner. Ils lui expliquèrent (ne le savait il pas encore?) que, selon son neveu, le grand-père ‘Abd al Mottalib et Abou Tâlib lui même subissaient les peines de l’enfer. II vint interroger Mohammad à ce sujet et l’Annonciateur ne put que lui confirmer que telle était bien sa doctrine. Abou Lahab fut indigné d’une telle atteinte à l’esprit de famille et retira sa protection à la brebis galeuse.
Naissance d’une secte
P 178 … jours la Parole d’Allah prononcée par l’Annonciateur Mohammad. Ce groupe avait donc vocation à former une communauté, une société séparée, totale, complète en elle-même qui n’obéirait qu’à ses propres lois. Cette potentialité commençait à devenir réalité puisque le groupe se retirait en bloc de sa cité d’origine, allait s’établir dans la ville rivale où, avec les adhérents locaux, il formerait une communauté d’une nature déjà très différente. La conjoncture historique fera que ces transformations dans la structure d’un infime noyau d’individus au sein deux villes arabes perdues en marge du désert, aux confins de l’univers civilisé, auront une énorme importance mondiale. C’est pourquoi des centaines de millions d’hommes et de femmes vont compter leurs années à partir de cet été torride de l’an 622 où un paysan juif vit arriver à Qobâ deux hommes épuisés, se hâtant sur leurs chameaux vers l’ombre fraîche des palmiers.
CHAPITRE V
Le prophète armé
Quels étaient les plans qu’élaboraient Mohammad et Abou Bekr sur la route qui les menait vers la Ville? Nous l’ignorons. Il est peu vraisemblable qu’ils aient eu une claire vision de l’avenir et qu’ils aient supputé toutes les conséquences que devait avoir leur émigration. Ils se réjouissaient certainement de pouvoir s’établir enfin au milieu d’une ambiance sympathique à leurs idées et à leur action. Leur ambition allait sans doute jusqu’à faire de Médine un centre d’où rayonnerait, sur une large zone de l’Arabie, la foi en Allah, seule divinité. Ils rêvaient sans doute aussi en attendant le juste châtiment qu’Allah ne pouvait manquer d’envoyer sur la cité incrédule de tirer vengeance de celle-ci sur un plan plus réduit et plus humain.
II fallait d’abord s’installer matériellement. Il est probable que plusieurs clans et individus se disputèrent l’honneur de loger l’Annonciateur. Après quelques jours passés à Qobâ, il décida de laisser le choix à Allah. La chamelle qu’il montait fut laissée libre de se diriger au hasard. Elle s’arrêta vers le centre de l’oasis, sur un terrain vague où l’on faisait sécher les dattes et qui appartenait à deux orphelins. Mohammad descendit. Allah montrait que là devait être sa demeure. II laissa prendre son bagage par un homme dont la maison était la plus proche du lieu choisi, Abou Ayyoub Khâlid ibn Zayd du clan khazrajite des Najjâr. Abou Ayyoub et sa femme laissèrent leur illustre hôte au rez de chaussée et occupèrent le premier étage. C’étaient eux qui lui préparaient son repas.
L’aire choisie par la chamelle fut scrupuleusement achetée à ses propriétaires légitimes. Puis on commença à bâtir. Les fidèles s’y employaient de leur mieux. L’Annonciateur les encourageait en mettant la main à la pâte. Les maçons improvisés s’entraînaient en chantant de ces chansons de travail qui sont, partout et toujours, une des premières manifestations de la poésie :
Si nous restons assis pendant que le prophète travaille,
Ce serait un travail dont nous nous sommes défilés !
D’autres, dans une veine plus religieuse, chantaient :
Il n’est de vraie vie que celle de l’Au delà!
O Allah! Sois clément envers les Auxiliaires et envers les Émigrés !
Chanson que l’Annonciateur reprenait, nous dit on, en changeant l’ordre des mots ce qui en faisait disparaître la rime. On entend par là nous faire comprendre qu’il n’était pas doué pour l’art démoniaque de la poésie et que toute l’éloquence verbale du coran vient d’Allah.
Les plus humbles, naturellement, plus habitués aux travaux manuels, travaillaient le plus. La tradition nous rapporte les plaintes de `Ammâr ibn Yâssir qu’on surchargeait de briques : « Envoyé de Dieu! Ils me tuent! Ils me font porter une charge qu’ils sont incapables de porter eux-mêmes! » Le jeune Ali aurait entonné
Ils ne sont pas égaux, celui qui bâtit les lieux de prosternation
Et qui s’y applique, debout au s’accroupissant,
Et celui qu’on voit loin de la poussière s’êcartant!
`Ammâr aurait trouvé les vers de son goût et les aurait repris avec force. On insinuait que le tire au flanc stigmatisé n’aurait été autre que l’élégant gendre du prophète, `Othmân ibn `Affân.
Ce qu’on construisit ainsi est considéré par la tradition musulmane comme le premier masjid, le premier sanctuaire. Le mot (sous la forme masguedâ) désignait, en nabatéen et en syriaque, un endroit où l’on se prosterne, un lieu de culte. Nous en avons fait (d’après la prononciation ancienne, conservée encore en Égypte, masgnid, et à travers l’espagnol) notre mot a mosquée ». En fait, il s’agissait du centre de la communauté, aussi bien dans ses activités profanes que dans son culte religieux. C’était une cour rectangulaire, ceinte d’un mur de briques séchées au soleil sur quelques assises de pierre. Du côté nord, une rangée de troncs de palmier parallèle au mur soutenait un toit d’argile et de feuilles de palmier. Sur le côté est, on bâtit deux cabanes, pour chacune des deux femmes du prophète (celui ci se maria avec la petite `Aïsha au cours de la construction). Des tapis marquaient l’entrée de ces cabanes sur la cour. Le prophète n’avait pas d’habitation propre. Il logeait à tour de rôle chez ses femmes. C’est dans cette cour, à la manière arabe de l’époque, qu’il se tenait la plupart du temps, qu’il recevait les délégations, qu’il traitait les affaires, qu’il haranguait ses fidèles. On y attachait les prisonniers, on y soignait les blessés, parfois même on s’y livrait à des jeux de lances et de boucliers. On y faisait aussi la prière en commun. Les compagnons pauvres y couchaient. Bref, c’était le siège du Maître et le lieu de réunion de la communauté r toutes lins utiles.
C’est peut être le moment de décrire physiquement cet homme qui, autour de la cinquantaine, commençait une nouvelle vie. A vrai dire, tous les portraits que nous en avons sont sujets à caution. Mais, dans la mesure où ils ont gardé quelque trait véridique, ils se rapportent bien à cette dernière période de sa vie. Il était, nous dit on, de taille moyenne, avec une grande tête, mais n’avait pas la face ronde et joufflue; ses cheveux étaient frisés sans excès, ses yeux noirs, grands et bien fendus, sous de longs cils. Sa carnation était blonde tirant vers le rouge. Il avait sur la poitrine des poils rares et fins, mais par contre ceux des mains et des pieds étaient épais, sa barbe bien fournie. Son ossature était forte, ses épaules larges. Quand il cheminait, il lançait ses pieds énergiquement en avant comme s’il descendait une pente. Quand il se retournait, c’était tout d’une pièce.
Quelques mois après l’hégire, Mohammad et Abou Bekr se décidèrent à faire venir leur famille de Mekka.Les deux affranchis de Mohammad partirent avec deux chamelles et 500 dirhems et ramenèrent Sawda et les filles sans difficulté. Un autre adhérent avertit `Abdallâh, fils d’Abou Bekr, qui amena de même sa mère et sa petite soeur `Aïsha à Médine. Tout cela se fit sans aucune opposition de la part des Mekkois.
Les noces avec la petite fille suivirent bientôt. Voici ce que racontait (paraît il) `Aïsha : « L’Envoyé de Dieu m’épousa quand j’avais six ans et les noces furent célébrées quand j’en eus neuf. Nous arrivâmes à Médine et puis j’eus de la fièvre pendant un mois, puis mes cheveux (qui étaient tombés à cause de la maladie) repoussèrent abondamment (le mot archaïque expliqué ainsi veut dire selon d’autres au contraire : restèrent peu nombreux). Omm Roumân (sa mère) vint me trouver alors que j’étais sur une balançoire, entourée de mes camarades. Elle m’appela et je vins à elle sans savoir ce qu’elle voulait de moi. Elle me prit par la main et m’arrêta sur la porte. Je criais : Hah, hah ! jusqu’à en perdre le souffle. Elle me fit entrer dans une maison où se trouvaient des Médinoises qui dirent : Bonheur et bénédiction! Bonne chance! Ma mère me remit à elles, elles me lavèrent la tête et me firent belle. Et je n’eus pas peur, sauf lorsqu’au matin arriva l’Envoyé de Dieu à qui elles me remirent. » La cérémonie fut réduite à sa plus simple expression. On laissa à la petite fille ses jouets, ses poupées et Mohammad jouait parfois avec elle.
On ne pouvait toujours jouer. Il fallait s’occuper des émigrés. Ils étaient sans grandes ressources pour la plupart. Ils durent s’embaucher chez les Juifs ou chez les Médinois fidèles (qu’on appelait maintenant les Ançâr, c’est à dire les Auxiliaires, par opposition aux Mohâjiroün, les Émigrés). Comme ils étaient fort ignorants des principes élémentaires de la culture des palmiers, ils durent s’employer en général comme simples manoeuvres. Ils puisaient de l’eau aux puits et arrosaient les palmeraies. Tous n’avaient pas les aptitudes commerciales de ‘Abd ar rahmân ibn `Awf qui, à un Médinois qui lui proposait de l’aider, demanda seulement qu’il lui indique le marché. Il fit un petit achat à crédit, revendit avec un petit bénéfice, acheta à nouveau et ainsi de suite. Au bout de peu de temps, il pouvait se payer une petite Médinoise qu’il épousa en donnant à sa famille le douaire habituel et aussi en payant les frais de la noce !
Sa dignité empêchait l’Envoyé de Dieu d’agir ainsi. Aussi sa famille et lui, quand les disciples omettaient de les inviter à manger ou de leur apporter quelques dattes, souffraient de la faim. La plupart du temps, ils n’absorbaient que des dattes et de l’eau. L’hiver, on n’avait pas de combustible pour allumer du feu. Les émigrés souffraient de l’humidité à laquelle leur aride cité natale ne les avait pas habitués. Ils avaient des fièvres, de la dysenterie.
Pour la survivance de la communauté il fallait s’organiser. Il fallait que la position de Mohammad à Médine fût clairement définie. Il fallait que les relations entre les divers groupes qui composaient maintenant la population médinoise fussent explicitées. Un pacte fut conclu dont, par une chance assez extraordinaire, nous possédons le texte conservé par la tradition musulmane. Il est certainement authentique, car il contient des dispositions contraires à l’image qu’on se faisait plus tard de la primitive communauté musulmane. Mais W. Montgomery Watt a démontré que le texte qui nous a été transmis est composite, qu’il contient des articles contemporains du début de l’installation à Médine et d’autres plus tardifs.
D’après le pacte, qui est appelé dans le texte même la Feuille ou peut être l’Ecrit (çahïfa), « les Croyants et les Soumis de Qoraysh et de Yathrib et ceux qui les suivent, se joignent à eux et luttent avec eux... forment une communauté (omma) unique, distincte des autres hommes »
(§ 1). « Les Juifs, est il précisé, forment une seule communauté avec les Croyants » (§§ 25 ss). L’omma, la communauté, c’est donc l’ensemble des gens de Médine qui présenteront un front uni vers l’extérieur. « Ceux des Juif qui nous suivent ont droit à notre aide et à notre appui tant qu’ils n’auront pas agi incorrectement contre nous ou n’auront pas prêté secours (à des ennemis) contre nous » (§ 16) (le texte assez obscur est susceptible d’une autre traduction). « Les Juifs contribueront aux dépenses avec les Croyants tant qu’ils combattront les uns aux côtés des autres » (§§ 24, 38). « Aux Juifs leurs dépenses et aux Soumis leurs dépenses. Il y aura aide entre eux contre quiconque attaquera les gens couverts par ce document. Entre eux, il y aura amitié sincère, échange de bons conseils, conduite juste et non déloyauté n (§ 37).
Un article très intéressant englobe dans la communauté les païens médinois eux mêmes. Mohammad a, pour le moment, accepté une coexistence pacifique avec les païens. L’avenir amènerait leur conversion. L’important était de les empêcher de faire bloc avec les Mekkois : « Qu’aucun païen ne donne de sauvegarde à quelqu’un de Qoraysh, que ce soit pour ses biens ou pour sa personne, et qu’il n’intervienne pas en sa faveur au détriment du Croyant » (§ 20). Pourtant d’autres articles séparent dans une certaine mesure les Croyants et les « infidèles » (kâfir) parmi lesquels ne peuvent être comptés les Juifs (§§ 14, 1 S).
La communauté est formée non d’individus, mais d’un certain nombre de groupes : les Qorayshites émigrés en forment un, chacun des clans médinois un autre auquel se rattachent les clans juifs qui lui sont alliés. Les trois grandes tribus juives devaient aussi former chacune un groupe, mais la mention de leur nom dut disparaître du texte du Pacte quand elles furent éliminées de la scène. Chaque groupe formait un ensemble solidaire pour le paiement du prix du sang (si un de ses membres tuait un étranger au groupe). Pour le rachat des membres prisonniers, les émigrés agissaient solidairement comme un groupe et de même, non plus les clans, mais les sous clans médinois
Pourtant tous les Croyants (à l’exclusion des Juifs et des païens) sont unis par diverses stipulations dont on a déjà vu certaines. Ils doivent soulager ceux d’entre eux qui seraient écrasés par des dettes trop lourdes (§ 11). Ils ne doivent pas aider un infidèle au détriment d’un Croyant, ni tuer un Croyant à cause de leurs liens avec un infidèle (§ 14). Tous les croyants sont garantis par la « protection » d’Allah y compris les plus humbles, ils se doivent donc mutuelle aide et protection à l’exclusion des autres (§ 15). En cas de conflit, les croyants ne devront pas faire la paix avec l’ennemi individuellement (§ 17). Si l’un d’eux est tué, ils devront faire bloc contre le meurtrier et ses auxiliaires, les combattre ensemble ou accepter ensemble le prix du sang (§§ 19, 21). Ils ne devront porter aide ou donner refuge à aucun individu pervers (mohdith, littéralement « innovateur »; c’est celui qui sort de la morale commune!) (§ 22). Ils assureront leur propre police interne en punissant eux mêmes les corrompus parmi eux (§ 13).
Le rôle de Mohammad dans cette vaste communauté est modeste. Il est simplement l’intermédiaire d’Allah pour apaiser les litiges et les querelles entre les membres de celle-ci. « Si quelque chose vous divise, quel qu’en soit l’objet, référez vous à Allah et à Mohammad » (§ 23). « Lorsqu’il surviendra entre les gens de ce document quelque incident ou litige dont on puisse craindre qu’il n’en résulte un dommage pour eux, on se référera à Allah et à Mohammad, car Allah est le plus scrupuleux et le plus loyal (garant du contenu) de ce document » (§ 42). En outre un article assez obscur semble interdire aux membres de la communauté de partir en expédition militaire sans l’accord de l’Annonciateur quoique personne ne puisse être empêché de poursuivre la vengeance de blessures qu’il aurait reçues (§36)
On voit là la structure de la communauté médinoise. Il n’est pas question encore d’un État dans lequel une autorité suprême peut imposer un certain ordre au moyen d’une force publique détachée de la société. Chaque groupe ethnique a son chef qui, lui même, ne peut agir que par son prestige et tant que celui ci est reconnu par ceux qui le suivent. L’ordre n’est assuré que par la crainte de la vengeance qui ferait payer cher les sévices qu’on infligerait. Mais, dans cette structure typiquement arabe, est venu s’insérer un élément nouveau, d’une nature toute différente. C’est Mohammad, personnage sans pouvoir propre, qui n’a que la particularité de capter la voix d’Allah. Cela lui assure quelques privilèges. Il est d’abord le chef des émigrés qorayshites. C’est aussi sur le plan religieux seulement une autorité reconnue par tous les Croyants, c’est à dire déjà par la plupart des Médinois non juifs. Pour régler les litiges et les querelles, on le choisira de préférence à un autre arbitre. De plus, puisqu’on l’a appelé pour exerce ce rôle d’arbitre, pour assurer la paix interne dans l’oasis il a préconisé et obtenu l’adoption de mesures propres à éviter l’enchaînement sans fin des vendettas et des contre vendettas. Les dispositions du Pacte, ne nous sont pas absolument claires. Il y a, autour d’elles, trop de choses que nous ne savons pas. Mais les révélations du coran qui sont de cette époque peuvent nous mettre sur la voie d’interprétations plausibles et aident à comprendre la première politique de Mohammad à ce sujet. On précise bien qui est responsable dans le cas d’un meurtre ou de sévices infligés. Il est impliqué qu’aucun Croyant ne pourra faire obstacle pour des raisons de parenté ou d’amitié, à l’accomplissement de la justice. D’autre part (cela est explicité par les prescriptions coraniques), on ne pourra pas développer la vendetta, prendre plus d’une vie pour une vie; on ne pourra pas non plus l’éterniser, répondre par une contre vengeance à la vengeance une fois prise. Le vengeur d’un crime non provoqué sera, comme un exécuteur, comme un bourreau, protégé contre une vengeance éventuelle.
Mohammad, inspiré par Allah, a donc obtenu l’adoption de mesures pour la paix interne dans l’intérêt de tous. Mais seuls les serments solennels prononcés et la force de l’opinion publique garantissent que ces règles seront observées. Il n’a pas plus de police que de trésor. Il faudra toute l’habileté, toute l’intelligence de Mohammad et de ses conseillers, aidés au surplus par les circonstances et par la pression des forces sociales dont ils étaient inconscients, pour faire de cette autorité morale une autorité effective. Jamais d’ailleurs on n’aboutira à un pouvoir d’État comparable à celui des potentats voisins.
Les Médinois avaient dans l’ensemble accepté ce rôle d’arbitre de Mohammad. Le mouvement était parti des clans les plus faibles qui avaient eu à souffrir des entreprises de chefs belliqueux. Ils voulaient la paix dans l’oasis. Le prix payé était minime. On reconnaissait qu’Allah était le seul dieu : on savait déjà que c’était le dieu le plus puissant. La nuance n’était pas si grande. Les dieux secondaires passaient seulement du rôle de petits dieux à celui de djinns, de génies. On reconnaissait que les paroles récitées par Mohammad, c’étaient les mots à lui transmis par la voix d’Allah. Cela non plus n’était pas difficile à accepter. La sincérité de l’Annonciateur était évidente, les paroles d’Allah étaient belles et allaient dans le sens des aspirations de la communauté. Comment ne pas admettre qu’elles étaient authentiques? L’homme était intelligent, affable, sympathique. C’était en somme une acquisition de valeur pour la communauté médinoise. C’était une bonne fortune pour celle ci que ses contribules qorayshites se soient privés stupidement d’une personnalité aussi intéressante.
La prédominance de la croyance en Allah seul fut assurée par la conversion de chefs importants. Il est difficile de définir exactement leurs raisons. Il faudrait connaître mieux la psychologie de chacun. L’attirance de la nouvelle religion en tant que telle a certainement joué son rôle et aussi un désir de paix, des calculs ambitieux, la haine de Qoraysh.
La conversion des deux chefs du puissant clan awsite des ‘Abd al Ash’hal, Ossayd ibn al Hodayr et Sa’d ibn Mo’âdh fut d’une importance capitale. Immédiatement après leur conversion, ils allèrent, racontait on, au lieu de réunion de leur clan. Sa’d demanda aux notables du clan comment ils le considéraient. Ils répondirent : « Tu es notre chef, tu es celui de nous qui a le meilleur jugement et qui est le plus doué. » I1 dit alors : « Qu’aucun de vos hommes ou de vos femmes ne m’adresse la parole tant qu’il ne croira pas en Allah et en son Envoyé. » Tout le clan adhéra.
Une autre conversion importante fut celle de `Abdallâh ibn Obayy, du clan khazrajite de `Awf. Il s’était tenu à l’écart de la bataille de Bo’âth. Il s’était querellé avec un autre chef important à cause de l’exécution injustifiée par celui ci d’otages juifs. Il avait peut être compris la nécessité de l’unité des Médinois et on nous dit qu’au moment de l’hégire ses partisans se préparaient à le couronner roi de Médine. S’il s’est rallié à Mohammad, c’est probablement qu’il a vu la force du courant des adhésions à la doctrine de l’Annonciateur et qu’il a cru plus habile d’y être présent que de le bouder. Peut être avait il quelque espoir d’utiliser le mouvement pour en être le chef temporel tandis que Mohammad se contenterait d’annoncer la doctrine de la part d’Allah. Enfin il ne faut pas sous estimer la possibilité d’une sincère sympathie envers la pensée monothéiste, préparée par ses bonnes relations avec les Juifs.
L’opposition fut peu importante. Un groupe de clans awsites, particulièrement attachés au culte de Mariât et qu’on appelait d’ailleurs les Aws Mariât (« don de Mariât »), refusa de reconnaître l’exclusivisme d’Allah et la mission de Mohammad. Ils se cantonnèrent d’ailleurs dans une réserve boudeuse et passive sans efficacité. Les plus dangereux étaient ceux qui avaient le don de poésie, surtout une femme `Açmâ’ bint Marwân et aussi un vieillard nommé Abou `Afak, centenaire, dit on, d’un clan khazrajite lié aux Aws Manât. Abou ‘Afak déclamait :
J’ai vécu longtemps, mais je n’ai jamais vu
Ni maison, ni réunion de gens
Plus loyale et plus fidèle à celui
Qui s’allie avec elle lorsqu’il lui fait appel
Que celle des enfants de Qayla (les Aws et les Khazraj) dans leur ensemble.
Les montagnes crouleraient avant quelle se soumette,
Mais voici qu’un cavalier est venu à elle et l’a divisée.
(Il dit :) C’est permis! C’est défendu! devant toutes sortes de choses.
Mais si vous aviez cru au prestige
Et à l’autorité, que n’avez vous suivi un tobba` (un monarque d’Arabie du Sud) ?
`Açmâ’ était plus virulente encore quand un peu plus tard, elle s’écriait :
Enculés (sic!) de Màlik et de Nabït
Et de `AwJ; Enculés (re-sic!) de Khazraj (clans et tribus médinoises)!
Vous obéissez à un étranger qui n’est pas de chez vous,
Qui n’est pas de Moràd, ni de Madhij (des tribus yéménites)!
Espérez vous en lui après le meurtre de vos chefs,
Comme avides du bouillon d’une viande qu’on fait cuire?
N’y aura t il pas un homme d’honneur gui profitera d’un montent d’inattention
Et qui coupera court aux espérances des gobeurs?
Tous les deux étaient dangereux et nous verrons comment Mohammad les fit assassiner. Mais c’étaient des isolés et pour le moment leurs criailleries étaient à peu près impuissantes.
Il y eut aussi le cas d’Abou `Amir qui était devenu monothéiste par lui même avant l’hégire et qui s’était livré àl’ascèse. On l’avait surnommé pour cela ar Râhib, « le moine ». Il eut une conversation avec Mohammad à son arrivée, l’interrogea et l’accusa d’avoir introduit dans le monothéisme des idées fausses. Autrement dit il ne reconnaissait pas l’authenticité du message d’Allah transmis par Mohammad. Il émigra à Mekka avec une quinzaine (ou une cinquantaine?) de ses partisans plutôt que de se soumettre. Il combattit par les armes les Musulmans. Après la victoire finale de ceux ci, indomptable, il partit pour la Syrie où il eut la chance de mourir avant la conquête.
Mais il y avait à Médine des opposants potentiels beaucoup plus nombreux et beaucoup plus dangereux. C’étaient les tribus juives dont on a parlé. Mohammad, on l’a vu, n’avait aucune prévention à leur égard. Bien au contraire, il pensait que le contenu du message qu’il annonçait était substantiellement identique à celui que les Juifs avaient depuis longtemps reçu sur le Sinaï. Il avait même du respect pour l’antiquité de cette révélation, pour l’antériorité de leur Écriture par rapport à celle des autres religions qui, toutes, s’y référaient même quand elles y ajoutaient. Le message parallèle qu’il apportait aux Arabes ne pouvait entrer en contradiction avec une révélation antérieure de même source.
Quand il se disposa à partir pour Médine, il semble bien avoir compté sur l’appui complet de ces monothéistes du cru. Il a dû penser que lui et ses fidèles formeraient avec les Juifs un bloc cohérent, un front unique opposé au paganisme qorayshite et arabe en général. I1 paraît s’être instruit un peu plus à cette époque des moeurs propres au peuple d’Israël et avoir décidé de s’en rapprocher. Il prescrivit à ses adeptes (était ce nouveau?) de se tourner en priant vers Jérusalem. Pourtant la Voix d’En Haut rejetait l’idée que Dieu avait eu besoin de se reposer après les six jours de la Création; c’était la condamnation de l’idée juive du sabbat. Il y avait peut être là, comme l’a suggéré Goldziher, une influence des idées mazdéennes sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, avant l’hégire, Mohammad aurait écrit à Moç’ab, son envoyé à Médine, d’organiser des réunions de fidèles avec « prière » le vendredi, c’est à dire le jour où les Juifs se préparaient à la fête du lendemain. Il semble bien que l’intention ait été de s’associer à ces préparatifs des Juifs. De même, Mohammad fut frappé par le grand jeûne qu’observaient les Juifs le 10 du mois de tishri, le yôm kippoûrîm, le jour de l’expiation. On l’appelait en araméen arabisé le `ashoûrâ, c’est à dire « le dix ». Il décida que ses fidèles s’y associeraient. Selon l’usage juif, on fixa aussi un temps de prière au milieu de la journée. Une révélation permit aux fidèles de manger de la nourriture des gens de l’Écriture et d’épouser des femmes d’entre eux. Il ne semble pas que Mohammad ait jamais pensé à faire suivre toutes les minutieuses prescriptions alimentaires qu’observaient les Juifs. Il les considéra (selon la ligne de pensée chrétienne, gnostique et manichéenne) comme une punition infligée à eux par Dieu pour leurs péchés. Mais il se ralliait à une version réduite de ces interdictions, à peu près celle qu’avaient adoptée les premiers chrétiens, développée à partir de ce que les rabbins exigeaient théoriquement des étrangers admis à cohabiter avec le peuple d’Israël et sans doute des prosélytes partiels. Ne pas manger de porc, ni du sang, ni des animaux morts de mort naturelle, étranglés ou sacrifiés aux idoles. Enfin, comme on le verra, l’effort d’adaptation avait été si loin que certaines modes juives avaient été adoptées par les « soumis ».
Les Juifs, dans l’ensemble, ne répondirent pas à ces avances comme Mohammad l’attendait. Nous ne savons pas quelle était l’attitude exacte des Juifs d’Arabie à l’égard du semi prosélytisme. A l’époque gréco romaine, le judaïsme admettait couramment des sebomenoï, des « craignant Dieu »qui manifestaient leur sympathie envers le monothéisme judaïque sans être astreints à tous les rites exigés des vrais enfants d’Israël. Les grandes catastrophes qui avaient atteint le peuple élu avaient conduit celui ci à un raidissement intransigeant et à une méfiance accrue envers l’étranger. On n’acceptait plus que les conversions définitives et totales. Pourtant, dans des conditions meilleures, le semi prosélytisme avait recommencé à fleurir çà et là. De toute manière, les Juifs de Médine qui acceptaient depuis longtemps la coexistence avec des païens complets, auraient dû se féliciter, du strict point de vue religieux, de voir s’installer à côté d’eux les adeptes monothéistes de Mohammad. Ceux ci allaient bien plus loin dans le sens du judaïsme que ces gérim, ces étrangers domiciliés en terre d’Israël, païens ayant renoncé à leurs idoles, que les rabbins admettaient en théorie à bénéficier de droits égaux à ceux des Juifs. On demandait seulement à ceux ci d’observer « les sept commandements des fils de Noé » : « pratiquer l’équité, s’abstenir de blasphémer le Nom, de pratiquer l’idolâtrie, l’immoralité, le meurtre, le vol et de manger un membre pris àun animal vivant ». Les adeptes de Mohammad, eux, outre leur adhésion aux idées fondamentales du judaïsme et aux préceptes noachiques, mettaient une grande bonne volonté à observer une partie des rites juifs. Rien ne s’opposait donc en principe à la coexistence pacifique des deux communautés. Mais les tribus juives de Médine n’avaient sans doute pas renoncé à exercer une grosse influence politique sur l’agglomération médinoise. Il leur apparut clairement, assez vite sans doute, que l’attitude de Mohammad et l’importance qu’il prenait étaient de nature à contrarier cet objectif. Mais surtout Médine était un centre intellectuel. Il est certain que les intellectuels juifs ne purent se résoudre à confirmer la validité de la Révélation adressée à Mohammad. Détenteurs de l’Ancienne Écriture, c’est à eux qu’on s’adressait pour demander un avis sur ce nouveau message, sur sa conformité avec les critères de l’inspiration divine reconnus par les spécialistes. Même s’il avaient eu de la bonne volonté pour le nouveau mouvement, il leur était difficile de consacrer ce qui leur semblait être les élucubrations incohérentes d’un ignorant, il était difficile de ne pas souligner les déformations qu’avaient subies les récits de l’Ancien Testament dans le coran, les anachronismes et les erreurs dont celui ci était rempli. Peut être certains eurent ils alors conscience que le souci de la vérité ne concordait pas toujours avec une orientation politique opportune. Beaucoup certainement ne virent pas le problème et combattirent du même coup celui qu’ils considéraient à la fois comme un faux prophète et comme un danger politique. Les options mirent quelque temps à se décanter. Mais Mohammad devait un jour prochain se décider à prendre acte de la situation et renverser sa position.
Nous n’en sommes pas encore là. D’autres décisions avaient précédé qui allaient avoir de sérieuses conséquences. Moins d’un an après son arrivée à Médine, Mohammad confia à son oncle Hamza un drapeau blanc, le mit à la tête de quinze Émigrés et de quinze Médinois et l’envoya « intercepter les caravanes de Qoraysh ». A quelle idée obéissait il?
Il est possible que déjà l’Annonciateur et ses conseillers aient prévu une partie des développements de la situation qu’ils créaient ainsi. Mais il faut bien voir que leur attitude répondait à des nécessités normales dans le cadre où ils se situaient. Les moyens de subsistance des membres de la nouvelle communauté étaient minces. Nous avons vu à quelles extrémités ils étaient réduits. Le métier de manoeuvre n’avait rien d’attrayant, les grandes aptitudes commerciales d’un ‘Abd ar rahmân ibn `Awf étaient exceptionnelles, aucun des Mekkois n’avait de quoi s’acheter une parcelle de l’oasis où toutes les terres cultivables étaient déjà réparties. La plupart des adeptes mekkois n’avaient donc aucune source régulière de revenus, l’Annonciateur lui même ne subsistait (maigrement) que grâce à la charité publique et, ce qui était sans doute encore plus grave, la communauté en tant que telle ne disposait d’aucun fonds. Il fallait remédier à cette situation et le brigandage (il est difficile pour nous d’appeler autrement de tels actes) était le moyen normal, dans la société arabe, de subsister quand on n’en avait pas d’autre. C’est ce que notent unanimement les auteurs étrangers et ce que confirme abondamment la littérature arabe préislamique elle même. Les victimes toutes désignées des attaques dirigées par Mohammad étaient ses propres contribules qorayshites. Il était inutile de se mettre mal avec d’autres groupes, les riches caravanes qorayshites étaient un butin de choix (il était difficile de trouver meilleure proie) et les exilés satisfaisaient en outre en les attaquant leur rancune légitime envers ceux qui les avaient poussés à s’expatrier, envers la présomptueuse cité qui avait raillé les avertissements d’Allah. Médine était un centre remarquablement bien situé pour de telles expéditions car les caravanes mekkoises circulant entre la Syrie et Mekka devaient forcément passer au plus à une centaine de kilomètres de l’oasis.
La guerre privée était une coutume parfaitement admise. Dans cette société qui ignorait la notion d’État, tout chef de groupe avait la faculté de lancer ses hommes contre tout objectif qu’il leur désignait. Il avait seulement à en supporter les conséquences qu’il était sage de peser avant l’entreprise. Rien n’empêchait donc Mohammad, sauf éventuellement des considérations d’opportunité, de se livrer à cette activité guerrière. Ses adeptes le suivaient naturellement, en général, quoiqu’il n’eût que des moyens moraux à sa disposition pour presser les prudents et les pusillanimes. Au fur et à mesure que l’affaire se révéla profitable, des volontaires se joignirent à eux d’entre les Médinois, nullement obligés pourtant par leur pacte avec Mohammad à collaborer à ses campagnes.
Les premières attaques furent sans grande importance; elles furent en général infructueuses et, à la manière constante des razzias arabes, on évita la bagarre quand on vit que l’attaqué était en nombre et sur ses gardes. Autant que possible on prit garde à ne pas verser le sang de peur d’être entraîné, sans grand profit en compensation, dans le cycle infernal des vendettas.
En rajab de l’an 2 de l’hégire (janvier 624), quinze mois environ après l’arrivée à Médine, le premier sang fut versé dans des circonstances mémorables. Sans doute pour mieux préserver le secret et assurer ainsi l’effet de surprise, Mohammad envoya `Abdallâh îbn Jahsh, à la tête d’un détachement de sept à douze hommes, porteur d’instructions sous pli scellé qu’il ne devait ouvrir qu’après deux jours de route. Il s’agissait de se poster en embuscade à Nakhla, sur la route de Tâ’if à Mekka, donc au sud de cette dernière ville, et d’y attaquer une caravane mekkoise. Celle ci évidemment ne s’attendrait pas à cette attaque si loin de Médine et dans la direction opposée. Effectivement `Abdallâh ibn Jahsh et ses hommes réussirent à se saisir de la caravane et de deux (sur quatre) des Mekkois qui la convoyaient. Un autre fut tué et le dernier put se sauver. On ramena triomphalement à Médine le butin et les prisonniers. Mais alors une grande émotion fut soulevée par le fait que le meurtre avait été commis pendant le mois de rajab, un des mois sacrés pendant lesquels, d’après les règles admises dans le paganisme arabe, il était interdit de verser le sang. Mohammad avait il délibérément voulu enfreindre cette prohibition païenne ou bien avait il compté que tout se passerait sans effusion de sang ou encore son lieutenant avait il dépassé ses instructions en prenant sur lui d’attaquer alors qu’on était encore en rajab (c’était, parait il, vers la fin du mois)? On ne sait. En tout cas, il tint compte de l’opinion publique dont la réaction était peut être inattendue pour lui et ne toucha pas au butin jusqu’au moment où une opportune révélation de Dieu lui apprit que « combattre (pendant les mois sacrés) était certes grave », mais que les péchés commis par les Mekkois l’étaient bien plus (coran, II, 214). Il accepta alors le cinquième du butin (ce devint une règle par la suite), le reste ayant été distribué entre les Compagnons. On relâcha les deux prisonniers moyennant une rançon de 1 600 dirhems par tête que payèrent leurs familles, après avoir néanmoins attendu le retour de deux membres de la bande qui s’étaient égarés et qu’on pouvait soupçonner les Mekkois d’avoir tués. L’un des deux prisonniers se joignit aux adeptes de Mohammad et resta à Médine.
Cette affaire, heureuse au plus haut point pour les finances des Soumis, avait en revanche, on le comprend, exaspéré Qoraysh. Les Mekkois à la vision politique 1a plus large comprirent que Mohammad représentait une menace constante pour le commerce de leur cité et qu’il fallait s’en débarrasser au plus tôt. Tel fut en particulier le calcul d’Abou Jahl, l’influent chef du clan de Makhzoum dont nous avons déjà vu l’acharnement contre Mohammad.
Deux mois après le raid de Nakhla, en ramadan an Il (mars 624), une très importante caravane revenait de Gaza à Mekka, sous la conduite d’Abou Sofyân ibn Harb du clan quorayshite de ‘Abd Shams. Tout Qoraysh avait des intérêts dans le fret de cette caravane. Elle était escortée par près de 70 commerçants (une trentaine seulement selon d’autres sources) de tous les clans de Qoraysh.
« Quand l’Envoyé de Dieu fut informé à leur sujet, écrit le plus ancien document sur l’affaire, la lettre envoyée par le traditionniste `Orwa ibn az Zobayr au calife ‘Abd al Malik une soixantaine d’années après l’événement, il appela ses compagnons et leur apprit quelle quantité de richesses ils convoyaient et combien petit était leur nombre. » Les marchandises escortées étaient, nous dit on, d’une valeur totale de 50 000 dinars. C’était un beau coup en perspective et les amateurs furent, cette fois, nombreux. Il se présenta en tout quelque 300 hommes dont moins de 90 étaient des émigrés mekkois. Les autres étaient des Médinois désireux de prendre part â la curée. « Ils partirent, écrit sans fard le vieil `Orwa, sans vouloir (attaquer) qui que ce soit d’autre qu’Abou Sofyân et ses cavaliers, sans avoir en tête autre chose que le butin à faire sur les Qorayshites et ils ne pensaient pas que leur rencontre aboutirait à un combat sérieux. C’est bien ce que Dieu devait révéler à ce sujet (en ces termes :) Vous avez désiré que la troupe désarmée fût à vous (coran, VIII, 7). » lis s’embusquèrent près des puits de Badr, là où la route de Syrie, quittant la côte, s’enfonce quelque peu dans les terres pour gagner Mekka et d’où aussi part une route pour Médine, Abou Sofyân, que ce fût par déduction (c’était, on le verra, un homme très intelligent) ou par des rapports d’espion, avait prévu la menace. I1 envoya à Mekka une demande de renfort en ces termes énergiques : « Défendez vos marchandises. » L’appel fut entendu. On leva à Mekka une troupe qui aurait atteint 950 hommes, à peu près tous les combattants valides. Il était clair qu’on voulait impressionner les dissidents réfugiés à Médine et en finir avec cette menace permanente contre les intérêts vitaux de toute la population mekkoise.
Mais Abou Sofyân ne comptait pas outre mesure sur les Mekkois. Il jugea plus prudent, une fois arrivé à proximité de Médine, d’éviter de suivre la route habituelle des caravanes. Au risque de souffrir de la soif, il n’obliqua pas vers l’aiguade de Badr, située sur cette route, mais progressa en se tenant le plus près possible de la côte de la mer Rouge. Un récit nous raconte qu’il poussa seul une reconnaissance jusqu’à Badr, y apprit que deux hommes étaient venus aux alentours pour prendre de l’eau. Abou Sofyân examina les crottes laissées par les chameaux de ces hommes et y reconnut des noyaux de dattes. « Par Allah, c’est là le fourrage de Médine, » s’écria t il. Les deux hommes étaient des espions de Mohammad. Il repartit au galop et continua à tenir sa caravane sur le chemin de la mer.
La caravane fut bientôt hors d’atteinte, en territoire mekkois. Un messager fut envoyé en informer l’armée de secours. Beaucoup des membres de celle ci voulaient prendre le chemin du retour. L’expédition n’avait plus de sens si ce n’est de venger l’homme tué à Nakhla, ‘Amr ibn al Hadrami. De grandes discussions s’élevèrent. L’ennemi juré de Mohammad, Abou Jahl, fit honte à ceux qui s’apprêtaient à déserter. Voulaient ils être traités de lâches? C’est un argument qui a toujours réussi à pousser les hommes à des actes absurdes. La plupart restèrent. Les membres de deux clans partirent. Cela faisait quand même quelques centaines d’hommes en moins aux Qorayshites.
Mohammad et les siens ne savaient rien de l’expédition de secours et attendaient toujours la caravane près puits de Badr où elle devait normalement passer. La capture d’un jeune porteur d’eau mekkois les renseigna. Mohammad se trouvait devant très forte partie. Mais il savait que l’armée qorayshite ignorait sa présence, séparée qu’elle était de lui par une dune de sable. Il la croyait moins nombreuse qu’elle n’était en réalité. Il pria et Allah l’encouragea. Une pluie opportune durcit le sol et lui permit d’avancer vite. Il arriva aux puits avant les Qorayshites. Sur le conseil d’un des siens, il les fit tous combler, sauf un seul, devant lequel il plaça ses hommes. Qoraysh était forcé de se battre pour l’eau et de se battre sur le terrain choisi par l’Annonciateur. La lutte se déroula de façon assez confuse. L’armée de Mohammad semble avoir eu néanmoins une grande supériorité en tactique. Elle était bien ordonnée en lignes et cribla l’ennemi de flèches sans se débander. Il y eut, comme toujours en Arabie, des combats singuliers, des champions d’un camp provoquant hautement ceux de l’autre à venir se mesurer avec eux. Ce qui assura surtout l’avantage aux gens de Médine, c’est, semble t il, l’unité de direction. Les Qorayshites combattaient par clans indépendants et les disputes qui avaient précédé la bataille montraient combien était faible leur entente. Le matin, étant tournés vers l’est, ils avaient le soleil dans les yeux. Ils avaient soif. Leurs principaux chefs furent tués, probablement vers début de la bataille, en partie au cours des combats singuliers. Ils n’utilisèrent aucunement l’avantage que devait, semble t il, leur assurer leur supériorité en cavalerie : ils avaient 700 chameaux et 100 chevaux.
Mohammad et ses conseillers assuraient au contraire une unité de commandement rigoureuse. Il est vrai que Mohammad resta pendant presque tout le temps de la bataille à l’arrière, dans une cabane qu’on avait dressée pour lui. Il priait avec ferveur et inquiétude. A un moment il sortit et lança dans la direction des ennemis une poignée de cailloux en criant : « Mauvais oeil pour ces faces! » A ce geste magique, il joignait les encouragements religieux :
« Par celui qui tient dans sa main l’âme de Mohammad, répétait il, nul combattant aujourd’hui, s’il a été suffisamment endurant, s’il a avancé et non reculé ne sera tué sans qu’Allah le fasse entrer au Paradis! » `Omayr ibn al Homâm était en train de manger quelques dattes qu’il tenait à la main. Il entendit cette exhortation et s’écria : « Fameux! Fameux! Pour entrer au Paradis il faut seulement me faire tuer par ceux ci ? » Il jeta ses dattes, saisit son épée et s’enfonça dans la mêlée où il ne tarda pas à être tué.
Les marchands mekkois ne s’attendaient pas à une telle fougue. Ils avaient probablement pensé que leur seule présence en nombre ferait fuir les sectateurs de Mohammad. Beaucoup répugnaient à tuer des gens qui leur étaient apparentés et à ouvrir à nouveau le cycle des vendettas. Vers midi, la panique fut irrésistible et ils s’enfuirent. Leurs tués étaient au nombre de 50 à 70, dont leurs principaux chefs, Abou Jahl et `Otba ibn Rabî’a en tête. Environ 70 étaient prisonniers. En face, il n’y eut qu’une quinzaine de tués. Le butin était certes loin de valoir celui qu’aurait procuré la prise de la caravane d’Abou Sofyân. Mais il était important : 150 chameaux, 10 chevaux, beaucoup d’armes, de cuirasses, d’objets divers appartenant aux fuyards et même des marchandises qu’ils avaient emportées en espérant faire encore du trafic sur leur chemin. Des disputes avaient surgi entre ceux qui s’étaient personnellement emparés d’une proie et ceux qui n’avaient pu le faire, surtout ceux qui étaient restés à l’arrière pour protéger la cabane de l’Annonciateur. Celui ci rétablit la paix en ordonnant de faire un tas de tout le butin et en le partageant en lots égaux entre tous les présents.
Les prisonniers furent rassemblés. ‘Omar voulait qu’on les massacrât tous. Mohammad décida qu’on exigerait d’abord une rançon, quitte à tuer ceux pour qui personne ne payerait. Il se laissa aller à en libérer immédiatement deux. Par contre sa rancune se déchaîna contre deux hommes qui avaient dirigé contre lui des attaques intellectuelles. Ils s’étaient informés à des sources juives et iraniennes, lui avaient posé des questions difficiles. Ils s’étaient moqués de lui et de ses messages divins. Ils n’avaient pas de pardon à attendre. Il ordonna de les exécuter. L’un d’eux lui dit :
« Et qui s’occupera de mes garçons, Mohammad ? » Il répondit : « L’Enfer! »
Le retour fut triomphal. A Rawflâ’, à une soixantaine de kilomètres de Médine, les adeptes étaient venus acclamer les vainqueurs. Un de ceux ci, Salama ibn Salâma grogna : « De quoi nous félicitez vous? Par Allah, nous n’avons eu en face de nous que des vieilles femmes chauves comme les chameaux qu’on offre en sacritice, les pieds liés et nous les avons égorgés. » L’Envoyé de Dieu sourit, puis il dit : « Hé, neveu ! Mais c’étaient les chefs ! »
Le gain matériel était important. Les rançons payées pour les prisonniers furent fortes, de 1 000 à 4 000 dirhems, suivant la fortune de chacun. Mais le gain moral était beaucoup plus important. C’était à vrai dire le premier succès de la nouvelle secte et c’était un succès de taille. La grande ville du Hedjâz, invaincue depuis des générations, venait d’éprouver un revers considérable. Il n’était plus question de nier l’importance de Mohammad et des siens. Ils étaient maintenant une puissance.
A Médine surtout cela affermissait la position de Mohammad. Un de ceux qui ne l’avaient pas suivi à Badr vint précipitamment s’excuser. Il avait cru qu’il s’agissait seulement de rafler quelque butin. S’il avait su qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse, il serait venu. Les attentistes, comme d’habitude, se ralliaient au vainqueur. Les tribus bédouines de la région, elles aussi, devenaient amicales envers les Soumis.
Sur Mohammad surtout l’effet de la victoire fut considérable. Il avait souffert et lutté, en butte aux risées, aux moqueries, à l’incrédulité. Sans doute avait il douté lui même. Et voilà qu’Allah lui donnait un signe évident de son appui. Une armée plus nombreuse que la sienne avait été vaincue. La main d’Allah était là dessous, c’était clair, Sous sa hutte de treillis, dans le tremblement et la ferveur, au milieu des cris des guerriers et du fracas des armes, des plaintes des blessés et des râles des mourants, Allah lui avait encore parlé. Peut être sur le champ de bataille, quand il y jetait des coups d’oeil, avait il vu dans sa fièvre ces légions d’anges accourant à l’aide des siens dont les ouvrages postérieurs nous parlent abondamment. C’était Allah d’ailleurs, Il le révélait lui même, qui avait causé cette rencontre qu’aucun des participants n’avait strictement voulu :
« Quand vous étiez sur ce versant ci et eux sur ce versant là et la caravane en dessous de vous, si vous aviez pris rendez-vous pour combattre, vous auriez eu des divergences au sujet de cette rencontre (et elle n’aurait pas eu lieu), mais (tout advint) pour qu’Allah accomplît cette affaire qui devait être faite...; quand, en songe, Allah te les faisait voir peu nombreux, s’il te les avait fait voir nombreux, vous (sic) auriez été déprimés, il y aurait eu des discussions entre vous sur l’affaire, mais Allah vous a tenus en paix, il connaît ce qui est dans les cœurs ; quand (Allah), au moment de la rencontre, les faisait apparaître peu nombreux à vos yeux, à leurs yeux (aussi) Il vous faisait apparaître peu nombreux pour qu’Allah accomplît cette affaire qui devait être faite. »
(coran, VIII, 43 46.)
N’était ce pas là une preuve décisive comme celle qu’Il avait jadis donnée à Moïse en engloutissant sous les flots de la mer Rouge les armées de Pharaon ? Pour Moïse et Aaron cela avait été une « Salvation » (forqân, en araméen ,aorqân), mot que Mohammad rattachait au sens arabe de la racine et en qui il voyait donc en même temps une « séparation ». Séparation des justes et des injustes, des bons et des mauvais, des sauvés et des réprouvés. Preuve décisive que les Mekkois étaient de ces derniers. N’était ce pas là la calamité tant attendue qui devait les frapper? Preuve décisive aussi que les opposants médinois de Mohamad, Juifs, christianisants ou païens, avaient tort. Allah désavouait les Juifs malgré leurs mérites passés et leur science des Écritures. Mohammad rentrait à Médine, sûr de lui et de sa cause, résolu à aller de l’avant et à briser toutes les oppositions.
Il était maintenant riche et puissant. Une fois de plus se vérifie le propos riche d’expérience du grand Florentin :
« Tous les prophètes bien armés furent vainqueurs et les désarmés déconfits. » La supériorité de Mohammad, due aux circonstances et aux moeurs de sa patrie, fut d’être un prophète armé. La communauté, petit à petit, commençait à acquérir les caractéristiques d’un État. Allah, peu après Badr, justifia l’attribution à Mohammad du cinquième du butin par l’obligation qu’il lui imposait (le pourvoir aux besoins des orphelins, des pauvres et des voyageurs. II commença à faire appel aux contributions volontaires. C’était l’embryon d’un trésor public. On va voir comment surgira l’autre caractéristique de l’État, la police.
L’attitude réticente ou hostile des Juifs vis à vis de ses avances avait déjà commencé à exaspérer Mohammad avant Badr. Les moqueries et les critiques de leurs intellectuels l’avaient irrité et on a vu combien il était sensible à ce genre d’attaques. Dès avant Badr, il avait, semble t il, préparé la rupture sans aller jusqu’au bout des conséquences. 11 avait prescrit de ne plus se tourner vers Jérusalem pour prier. Les Juifs aussi avaient tiré des conclusions. 11 est notable qu’aucun d’entre eux ne s’était porté volontaire pour l’expédition. La rupture était virtuellement faite. Badr fit cesser les dernières hésitations du prophète. C’est alors, suivant une hypothèse vraisemblable de Richard Bell, qu’il institua le jeûne du mois de Ramadan, le mois où avait eu lieu la bataille. Le jeûne judaïsant de `Ashoûrâ, du jour de Kippour, ne fut plus obligatoire et devait tomber en désuétude. II valait mieux d’ailleurs, si on l’observait, le faire la veille ou le lendemain du jeûne juif. Sur tous les points ainsi, il fallait se distinguer du peuple d’Israël. Les Juifs laissaient leurs cheveux flottants, les païens se peignaient en se faisant une raie. Mohammad avait suivi la mode juive, il revint à la raie en recommandant à ses adeptes d’en faire autant.
Le retour de Badr sonna l’heure du règlement des comptes. Les païens d’abord et, à l’accoutumée, les spécialistes du verbe, les poètes. On a lu plus haut les vers hauts en couleur de `Açmâ’ bint Marwân. Quand ils furent rapportés (ou des vers analogues) à l’Annonciateur, il dit tout haut :
« Est ce que personne ne me débarrassera de la fille de Marwân ? » Il y avait là un homme du clan de la poétesse, `Omayr ibn `Adi. Il n’avait pas été à Badr, non plus qu’aucun de son clan. Bonne raison pour faire preuve de zèle. Le soir même, il s’introduisit chez elle. Elle dormait au milieu de ses enfants. Le dernier, encore au sein, sommeillait sur sa poitrine. Il la transperça de son épée et le lendemain alla trouver l’Annonciateur. « Il dit : Envoyé de Dieu, je l’ai tuée ! Tu as secouru Allah et son Envoyé, `Omayr, repartit celui ci. `Omayr questionna : Est ce que je supporterai quelque chose à cause d’elle, Envoyé d’Allah? II répondit : Deux chèvres ne choqueront pas leurs cornes pour elle ! `Omayr retourna alors dans son clan où, ce jour là, il y avait une grosse émotion au sujet de la fille de Marwân. Elle avait cinq fils... `Omayr dit : Banou Kliatma! J’ai tué la fille de Marwân. Tramez quelque chose contre moi, mais ne me faites pas attendre. » (Cette phrase est une citation du coran.) Personne ne bougea. L’annaliste poursuit : « Ce jour là fut le premier où l’Islam se montra puissant chez les Banou Khatma. Le premier d’entre eux qui se fit musulman avait été `Omayr... Le jour où la fille de Marwân avait été tuée, les hommes des Banou Khatma se convertirent à cause de ce qu’ils avaient vu de la puissance de l’Islam. » Le coup avait réussi. L’assassinat, comme la guerre qui en est un cas particulier, est la poursuite de la politique par d’autres moyens. L’exploit de `Omayr est classé par les chroniqueurs parmi « les expéditions » du prophète.
Le mois suivant, de même, le poète centenaire Abou `Afak fut tué pendant son sommeil. Nous avons vu ses quatre vers contre Mohammad. Celui ci avait aussi prononcé négligemment : « Qui me fera justice de cette crapule ?» Un certain Sâlim ibn `Omayr, qui n’avait pas non plus combattu à Badr ; se chargea de l’opération.
Au cours du même mois, Mohammad commença à s’attaquer aux Juifs sérieusement. Il prit pour cible le clan juif des Banou Qaynoqâ`. C’était sans doute le plus faible des groupes juifs de Médine, moins à cause de sa faiblesse numérique que parce qu’il consistait essentiellement en artisans s’occupant d’orfèvrerie. Pourtant il pouvait, en cas de besoin, mettre en ligne 700 soldats dont 400 munis de cuirasses. Ce qui détermina Mohammad à les attaquer était sans doute un calcul politique. Ils étaient confédérés à `Abdallâh ibn Obayy, ce puissant chef médinois dont nous avons vu qu’il avait adhéré à la cause de Mohammad sans lui apporter ce don total du coeur et de l’esprit que seul apprécient les chefs de partis. Ibn Obayy gardait une certaine indépendance, il était donc dangereux et soupçonnable de se retourner un jour contre la Cause. Il fallait préventivement l’empêcher de nuire et pour cela le priver des forces qui pouvaient l’appuyer éventuellement.
Un incident banal, assez traditionnel dans les guerres des Arabes (qui ne manquent pas d’une certaine gauloiserie à l’occasion), fut le prétexte saisi. Une bédouine, mariée à un Médinois et adepte de Moltammad, était allée au souk des Qaynoqâ` vendre quelques produits de sa culture ou de son élevage. Elle s’était assise près de l’atelier d’un orfèvre. Des jeunes Juifs se moquèrent d’elle et voulurent la pousser à lever son voile. Elle s’y refusa énergiquement.
Alors l’orfèvre un joyeux luron évidemment réussit sans se faire voir à fixer ses jupes de telle sorte qu’en se levant elle découvrit toute la partie inférieure de son anatomie. Les assistants exprimèrent bruyamment leur joie alors que la victime de cette farce poussait des clameurs vengeresses. L’honneur de tous ceux qui tenaient de près ou de loin à cette femme était en cause. Un musulman qui se trouvait près de là accourut et tua l’orfèvre. Les Juifs tombèrent sur le musulman et le tuèrent. Les hostilités étaient ouvertes.
Les Qaynoqâ` s’enfermèrent dans le château qui leur servait de refuge. Ils pensaient sans doute que leurs amis et alliés médinois allaient servir d’intermédiaires et que, moyennant quelques indemnités réciproques, l’affaire serait réglée. Mais Mohammad entendait profiter au maximum de l’incident. II fit, avec son armée privée, un blocus du château, empêchant les Juifs de se ravitailler. Plusieurs des confédérés médinois des Qaynoqâl les abandonnèrent et se déclarèrent contre eux. La fidélité à la Cause l’emportait sur la foi jurée. Les autres tribus juives, pour une raison OU pour une autre, n’intervinrent pas. Elles durent faire aussi confiance aux intermédiaires et la concorde ne devait pas régner entre les groupes juifs. Après quinze jours de blocus, les assiégés se rendirent. Mohammad aurait voulu les massacrer. Cette fois Ibn Obayy intervint énergiquement en faveur de ses alliés. Mohammad ne lui répondait pas et voulait se détourner. Ibn Obayy le saisit par l’encolure de sa cuirasse. L’Annonciateur lui dit : « Lâche moi » et sa face devint noire de rage. « Non, par Allah, répondit l’autre. Je ne te lâcherai pas avant que tu aies traité avec bienveillance mes confédérés. Quatre cents hommes sans cuirasse et trois cents avec cuirasse qui m’ont toujours protégé des Noirs et des Rouges (c’est à dire de tous les hommes)! Tu les faucherais l’espace d’un matin? Par Allah, je suis un homme qui craindrait un revirement des circonstances! » C’était une menace et Ibn Obayy était encore puissant. L’Annonciateur céda. Il laisserait les Qaynoqâ` en vie à condition qu’ils quittent Médine dans les trois jours et qu’ils laissent leurs biens au vainqueur. Ibn Obayy et d’autres revinrent à la charge pour obtenir une grâce plus complète. Cette fois ci Mohammad fut intraitable et un de ses gardes brutalisa même le chef médinois. Il semble que les Juifs auraient pu essayer encore de rester. Une nouvelle conjoncture de politique intérieure semblait se dessiner, groupant ceux qui devenaient tout à coup conscients de la puissance exagérée que le coup procurait à Mohammad. Mais les Juifs n’avaient plus confiance dans leurs alliés, dans leur détermination et dans leur puissance réelle. Ils partirent vers les oasis du Nord où se trouvaient établis beaucoup de leurs coreligionnaires, les femmes et les enfants à dos de chameau, les hommes à pied. Le butin fut gros et Mohammad en garda le cinquième.
La nouvelle de la catastrophe de Badr fut accueillie à Mekka d’abord avec incrédulité, puis avec une douleur qui se mua vite en une farouche résolution. La mort des vieux chefs avait laissé la place à des hommes plus jeunes, moins entêtés peut être, mais plus énergiques et plus intelligents. La première place dans les conseils de la cité revint à Abou Sofyân ibn Harb de la famille des Banou Omayya (on dit en français les Omeyyades) et du clan de ‘Abd Shams. On a vu son habileté dans la conduite de la grande caravane menacée à Badr. On verra la singulière fortune que l’Islam apporta à sa famille. Il interdit les manifestations de deuil. Il fit vœu de ne pas toucher à une femme tant qu’il n’aurait pas mené une expédition contre Mohammad. Il est vrai qu’on l’accusait d’être efféminé et d’avoir, comme nous dirions, des perversions de type anal. Il eut l’aide précieuse d’un propagandiste de choix pour relever le moral mekkois. C’était un Médinois, Ka’b ibn al Ashraf, Arabe d’origine, mais d’une mère juive et considéré comme membre de la tribu de celle ci, les Banou n Nadîr. Furieux du succès de Mohammad à Badr, il partit pour Mekka afin d’y exciter les esprits contre celui ci. Il chantait la noblesse et la générosité des morts et appelait à la vengeance :
Le moulin de Badr a moulu pour le massacre de ses gens.
Pour des batailles comme Badr, la pluie et les larmes coulent à flots.
L’élite du peuple a été tuée autour de leurs citernes.
Restez proches (victimes)! Les princes ont été abattus!
Combien ont été atteints parmi les nobles, les illustres,
Ceux de belle prestance auxquels avaient recours les indigents,
Aux mains grandes ouvertes lorsque les étoiles étaient avares de pluie!
Abou Sofyân proposa de mettre de côté pour la guerre les profits de la caravane qu’il avait menée à bon port. Sans doute pour rétablir le moral des Mekkois et montrer à Mohammad qu’il ne devait pas s’exagérer la portée de sa victoire, prenant avec lui une petite troupe (200 ou 400 hommes), il lança, trois mois après Badr, un raid rapide sur Médine en empruntant des chemins inhabituels. Il arriva par surprise à l’orée de l’oasis, s’entretint avec deux Juifs qui lui exposèrent la situation, brûla quelques jeunes palmiers, tua deux Médinois qui travaillaient aux champs et repartit en hâte. Mohammad averti se lança à sa poursuite, mais ne put que ramasser les boulettes d’orge grillée (saivfq), provision des soldats en campagne, qu’abandonnaient les fuyards. Cette campagne (Allah garantit que les participants à cette course acquerraient les mérites accordés pour une vraie campagne) prit le nom chez les Musulmans d’expédition du sawîq.
La situation n’en était pas moins très grave pour Qoraysh. De son repaire de Médine, Mohammad rendait impraticables les routes de Syrie, sources des principaux revenus de Mekka. Le poète de cour, dont l’Annonciateur venait de s’assurer les services (toute puissance devait disposer d’un tel propagandiste), le Médinois Hassân ibn Thâbit qui avait auparavant prêté son talent aux Ghassânide, pouvait les braver :
Dites adieu aux ruisseaux de Damas, car sur leur chemin s’est interposée
La bataille comme des bouches de chamelles grosses rassasiées d’arâk!...
S’ils suivent la route vers la vallée sur le dos des dunes de sable,
Dites leur donc : I! n’y a pas de route de ce côté.
On essaya bien d’envoyer une caravane par la route de Mésopotamie et on loua un guide expérimenté pour cela. Les riches Qorayshites investirent beaucoup d’argent dans cette affaire, mais elle ne pouvait rester secrète. Quelqu’un raconta l’histoire dans un cabaret juif de Médine. Mohammad, informé, envoya une centaine d’hommes sous le commandement de son affranchi Zayd ibn Hâritha. La caravane fut attaquée à une étape et ses convoyeurs surpris, épouvantés au souvenir de Badr, prirent la fuite. Les marchandises confisquées valaient 100 000 dirhems. Le trésor de Mohammad devenait bien rempli. Deux mois après, il pouvait contracter un troisième mariage Il épousait la fille d’`Omar, Hafça, qui avait dix huit ans et était déjà veuve. Elle complétait bien Sawda la ménagère et `Aisha encore enfant. Les insatisfactions de Mohammad commençaient à être bien apaisées. S’il n’avait toujours pas d’enfant mâle, sa fille Fâtima, qui avait épousé le jeune cousin `Ali, venait d’accoucher d’un garçon, Hassan, et ne tardait pas à être enceinte à nouveau.
Après avoir bien excité par ses vers les Mekkois contre l’Annonciateur, le poète Ka’b ibn al Ashraf était revenu à Médine. II était protégé par le puissant clan juif des Banou n Nadîr auquel il appartenait par sa mère. II logeait dans leur quartier, dans un château dont on montre encore les restes. Mohammad ne pouvait supporter, on l’a vu, les satires et les invectives. A sa manière habituelle, il le désigna aux assassins. Mais le poète demi juif était sur ses gardes. L’homme de bonne volonté qui se chargeait de l’abattre expliqua au prophète qu’il faudrait utiliser la ruse, le mensonge et la tromperie. Mohammad l’y autorisa de grand coeur. Il recruta dès lors des associés dont un frère de lait de Ka’b et ils se présentèrent à celui ci comme des sectateurs mécontents du prophète, désireux de conspirer contre lui. Sous prétexte de tractations secrètes, ils vinrent chez lui par un beau clair de lune, accompagnés un bout de chemin par Mohammad lui même qui les bénit. Puis ils l’attirèrent hors de son château malgré les sombres pressentiments de la jeune femme avec qui il était couché et ils le tuèrent. Ils arrivèrent à la maison de Mohammad en criant des invocations pieuses et jetèrent la tête de Ka`b aux pieds du prophète. Il y eut quelques autres affaires de ce genre. Mohammad était trop puissant maintenant pour qu’on pût en tirer vengeance. Les membres fanatiques de son parti formaient donc une sorte de police. Une fois supprimés les groupes puissants qui, à Médine, faisaient encore obstacle à certains des actes de cette police, on aura quelque chose qui ressemblera bien à un véritable État.
Les Juifs commençaient à avoir vraiment peur. Il est possible qu’à cette époque, comme le disent les annalistes, ils conclurent un pacte avec Mohammad, élargissant ou révisant les dispositions de la charte primitive. Mais ils formaient un corps trop puissant encore et trop inassimilable pour que le statu quo puisse durer longtemps. Pourtant tous les ponts n’étaient pas rompus et toute la population de l’oasis médinoise mettait encore fort haut ses intérêts communs par rapport à ses dissensions internes.
Elle allait avoir à le montrer. Qoraysh ne pouvait pas ne pas riposter. Cette fois ci, les choses allaient être savamment préparées. On négocia avec les tribus alliées des alentours qui envoyèrent des contingents. Tâ’if donna cent hommes. Abou `Amir, le Médinois christianisant émigré à Mekka, en amena cinquante de la tribu médinoise d’Aws. On emmena un certain nombre d’esclaves. En tout, on réunit 3 000 hommes dont 700 pourvus de cottes de mailles et 200 montés à cheval. Il y avait 3 000 chameaux. Une quinzaine de femmes de l’aristocratie mekkoise devaient, à la manière bédouine, encourager les combattants par leurs chants et leurs cris. A leur tête marchait Hind, la femme d’Abou Sofyân, qui avait perdu à Badr son père qui n’était autre que le vieil `Otba ibn Rabi’a, un fils, son frère et un oncle. Elle avait fait voeu de ne pas se laver et de ne pas coucher avec son mari tant que la vengeance n’en aurait pas été tirée. Sa co épouse, Omayma, était là aussi. En une dizaine de jours, l’armée atteignit Médine, dépassant l’oasis par le nord et revenant s’installer à l’ouest de la petite montagne d’Ohod. Celle ci, à 4 km au nord du centre de l’oasis, domine l’espèce de large défilé où elle est située entre deux champs de pierres volcaniques (harra) quasi impénétrables. Les Médinois avertis s’étaient retirés dans leurs fortins avec leurs animaux domestiques et leurs outils agricoles. Les Qorayshites avaient, entre leur camp et la cité proprement dite, la plaine la plus fertile de la région avec des champs d’orge montés en épis, mais encore verts et frais. Ils lâchèrent sur ces étendues désertées leurs chameaux et leurs chevaux qui se gavèrent de ce pâturage inespéré. Les Médinois durent assister impuissants au saccage de leur future récolte. Tout au plus leurs espions purent ils de loin observer l’ennemi et en faire le compte.
Les chefs de tous les groupes médinois étaient d’accord sur la tactique à observer. Il ne fallait pas attaquer l’ennemi mais s’enfermer dans les fortins que constituaient les groupes de maisons appartenant à chaque clan. Les fortins proches les uns des autres avaient été hâtivement reliés par des murs de pierre. Cela faisait un réseau de places fortes entre lesquelles il était dangereux de s’aventurer et d’où on pouvait impunément braver pendant longtemps un ennemi supérieur en nombre. L’importante cavalerie des Qorayshites ne pourrait les aider en rien.
Les Qorayshites étaient arrivés à Ohod le jeudi 5 shawwâl de l’an 3 (21 mars 625) vers la fin de la journée. Le vendredi de bonne heure un conseil de guerre médinois s’était réuni et avait décidé de s’en tenir à la ligne de conduite adoptée. Mais de jeunes et bouillants Médinois, avides de gloire et de butin, s’indignaient de cet attentisme et furent appuyés par tous ceux que les nouvelles du côté d’Ohod inquiétaient au plus haut point sur le sort de leurs cultures. A la réunion habituelle du vendredi midi, dans la cour de la maison de Mohammad, il y eut une véritable manifestation de ceux qui voulaient qu’on attaquât. Mohammad céda et entra dans une de ses demeures pour s’équiper militairement. Certains se rassérénèrent alors, se repentirent de lui avoir forcé la main et lui dirent qu’ils se rallieraient à sa décision quelle qu’elle soit. Il ne pouvait donner le spectacle de l’indécision et peut être Allah l’avait il réconforté. II répondit qu’il s’en tiendrait à la ligne de conduite arrêtée en dernier lieu. « Il ne convient pas à un prophète, dit il, lorsqu’il a revêtu sa cuirasse, de la déposer avant d’avoir combattu. »
Après la prière de l’après midi, ils partirent vers Ohod. Mohammad avait un millier d’hommes dont une centaine pourvus de cuirasses et seulement deux chevaux. Les Juifs ne vinrent pas, sauf quelques individus. Le soir du vendredi est le commencement du sabbat et toute action est interdite. « Nous n’avons pas besoin d’eux », aurait dit Mohammad. À mi chemin d’Ohod, il s’arrêta et renvoya quelques garçons trop jeunes et inexpérimentés qui s’étaient joints à sa troupe.
C’est alors que `Abdallâh ibn Obayy déclara qu’il se retirait et repartit pour le centre de l’oasis suivi du tiers de l’armée environ. Il est probable qu’il s’en tenait au premier plan établi par le conseil de guerre. Il avait fait preuve de bonne volonté en accompagnant les troupes jusqu’à l’extrême limite du périmètre médinois à défendre. Au delà, il s’agissait d’une attaque pour satisfaire quelques têtes brûlées, les ambitions personnelles de l’Annonciateur et aussi les intérêts des deux clans médinois auxquels appartenaient les terres que les Qorayshites étaient en train de dévaster. La charte fondamentale prévoyait la solidarité pour la défense, non pour l’attaque. Au surplus, on se souvient qu’à Bo’âth Ibn Obayy avait déjà gardé la neutralité et en avait tiré des avantages. Si Mohammad se faisait battre, cela lui rabattrait quelque peu le caquet et le chef médinois pourrait ressaisir une certaine influence. Ceux qui suivirent Ibn Obayy entendaient sans doute plus simplement ne pas tirer les marrons du feu pour les émigrés mekkois et les deux clans menacés dans leurs biens.
Quand le soir tomba, les quelque 700 hommes qui restaient avec Mohammad campèrent dans la harra, au milieu des roches basaltiques dont l’enchevêtrement les mettait à l’abri de la cavalerie mekkoise. Les gens qui suivaient Ibn Obayy campèrent non loin de là. Le samedi matin, à travers la harra, les troupes de Mohammad vinrent s’installer sur les pentes du mont Ohod où il était difficile à la cavalerie qorayshite de les suivre. Les archers médinois reçurent l’ordre de ne pas quitter la montagne. Les Qorayshites avec leur cavalerie évoluaient dans la plaine, se plaçant entre Médine et l’armée médinoise, et les membres de celle ci bouillaient de voir les chevaux passer et repasser impunément au milieu de leurs champs d’orge.
Abou `Amir, le Médinois christianisant exilé à Mekka, vint conjurer ses compatriotes de cesser la lutte et d’abandonner Mohammad, leur mauvais génie. Il n’eut aucun succès. Puis commença, comme d’habitude, la série des combats singuliers. L’homme qui portait l’étendard mekkois s’étant avancé, la mêlée s’engagea. Les combattants musulmans se laissèrent entraîner de plus en plus loin des pentes de la montagne, encouragés sans doute par un succès partiel que la tradition a fortement exagéré. Les femmes stimulaient les Qorayshites en chantant au rythme des tambourins et en criant le nom des victimes de Badr qu’il s’agissait de venger. Hind, la femme d’Abou Sofyân, dirigeait les chœurs :
Si vous avancez, nous vous embrasserons,
Nous étendrons des coussins pour vous ;
Si vous reculez, nous vous abandonnerons
Et d’une façon aucunement amoureuse.
Certains archers musulmans auraient cru la bataille gagnée et seraient descendus dans la plaine pour participer au pillage. Quoi qu’il en soit, un certain désordre commença à s’introduire. Le commandant de la cavalerie mekkoise, Khâlid ibn al Walïd, qui plus tard montrera ses capacités exceptionnelles de stratège au service de l’Islam, profita de la situation et avec ses hommes enfonça le flanc gauche de l’armée musulmane, surgissant sur l’arrière de la masse de ses combattants. Ce fut la panique. Le porteur de l’étendard musulman fut abattu non loin de Mohammad. On luttait par petits groupes isolés. Une quinzaine de combattants entouraient Mohammad et se retiraient lentement avec lui, en combattant, vers le refuge qu’offrait la montagne. Pour la première fois, l’Annonciateur dut se battre en personne. Il tira de l’arc et joua de la lance. Une pierre lui cassa une dent et lui fendit la lèvre, une autre écrasa son casque à la place de la joue. Le sang lui coulait sur la face. Un Qorayshite lui donna un grand coup qui le fit tomber à la renverse dans un trou. On le releva et il dut s’appuyer sur deux compagnons, tant il était abattu. Quelqu’un cria qu’il était mort, ce qui accentua la panique. Enfin, il arriva avec son petit groupe, à l’abri, sur les pentes du mont Ohod. D’autres de ses partisans fuyaient dans la plaine vers la harra et Médine. Beaucoup furent tués. Un de ceux qui se sauva ainsi fut `Othmân, l’élégant gendre du prophète. Les Qorayshites nettoyaient la plaine, achevant les blessés. L’oncle de Mohammad, le vaillant Hamza, fut transpercé par la javeline d’un esclave abyssin, Wahshi, expert à cette arme, qui le poursuivait tenacement. La liberté lui avait été promise par son maître mekkois, dont l’oncle était une des victimes de Badr, s’il tuait l’oncle de Mohammad. Hamza tué, il n’avait plus rien à faire sur le champ de bataille et s’en alla tranquillement.
Les Qorayshites triomphaient à la façon des Barbares de leur temps. Les femmes mutilaient les cadavres, se faisant des colliers sanglants avec leurs nez et leurs oreilles. Hind ouvrit la poitrine de Hamza. Elle arracha le foie de celui qui avait tué son père à Badr et commença à le manger, puis le cracha.
La nuit était tombée. Les Mekkois vainqueurs allaient ils marcher maintenant sur Médine ? A l’étonnement soulagé de beaucoup, ils y renoncèrent et repartirent dans la direction de Mekka. Ils avaient eu un grand succès. L’armée de Mohammad avait été littéralement décimée. Elle avait eu soixante dix (70) morts environ (dont dix émigrés seulement) contre une vingtaine de morts aux Qorayshites. On pouvait donc considérer que vengeance avait été tirée des morts de Badr. S’engager dans le siège difficile du labyrinthe des fortins médinois, opération à laquelle l’armée de Qoraysh était mal préparée, c’était risquer de compromettre sans profit un grand succès. C’était au surplus dresser contre soi toute la population médinoise, Juifs compris, alors qu’on n’avait voulu combattre que l’armée privée de Mohammad. C’était refaire l’unité compromise justement par le succès mekkois. Il était prévisible que celui ci allait renforcer tous les opposants à l’Annonciateur : Juifs, païens et aussi l’opposition musulmane groupée derrière `Abdallâh ibn Obayy et qui avait refusé de combattre en dehors du périmètre de la cité. Il valait mieux ne pas provoquer le pire en cherchant à avoir mieux. Cela d’autant plus que, malgré tout, l’armée mekkoise avait été éprouvée; elle avait des blessés et les chevaux avaient presque tous été atteints par les flèches des archers de Mohammad.
Celui ci et le petit groupe d’une quinzaine d’hommes qui l’entouraient passèrent la nuit dans les rochers du mont Ohod. À Médine, où le bruit de la mort de l’Annonciateur avait couru, on attendait dans la fièvre et l’angoisse. Au matin, Mohammad fit enterrer les morts dans de grandes fosses. Puis le groupe des survivants, resurgis des différents asiles rocheux où ils s’étaient dissimulés, éclopés et saignants, reprit lentement le chemin de Médine où l’accueillirent les cris stridents dont les femmes arabes ont l’habitude de saluer la mort de leurs proches.
Aussitôt qu’il leur fut possible, Mohammad portant encore les marques de ses blessures et ses compagnons, dans un état aussi peu brillant, eurent le courage de partir la poursuite des troupes d’Abou Sofyân en route vers Mekka. Ils se maintinrent assez loin, allumant de grands feux pour signaler leur présence, pensant sans doute que les Qorayshites croiraient à une armée nombreuse, augmentée de renforts, et que cela les dissuaderait de revenir sur Médine s’ils en avaient eu l’intention. Peut être surtout Mohammad tentait il d’impressionner les tribus voisines, les persuader qu’il n’était pas en aussi mauvaise posture que ne manquerait pas de le proclamer Qoraysh. Puis il rentra à l’oasis.
La situation, pour lui, y était critique. Les Juifs, les païens, les incrédules soulignaient malignement que, si Mohammad avait hautement considéré le triomphe de Badr comme la preuve de l’authenticité de sa mission, il était logique maintenant de déduire de sa défaite le signe de l’inanité de ses prétentions. Si Allah favorisait maintenant les Qorayshites, c’est que Mohammad ne pouvait être considéré comme un prophète. Avait on entendu jamais parler de défaites aussi humiliantes subies par un prophète qu’appuyait la divinité ?
Ibn Obayy et ceux qui le suivaient triomphaient eux aussi. Ils l’avaient bien dit qu’il ne fallait pas courir au devant des Mekkois comme le demandaient de jeunes fous dont le Prophète avait trouvé bon de suivre les avis. Ibn Obayy ne reniait pas la Charte, mais il demandait que, désormais, dans les conseils de la communauté médinoise, on tienne plus de compte de l’avis des hommes d’expérience comme lui. Lui et les siens restaient fidèles à leur orientation monothéiste et ils ne mettaient pas en doute, semble t il, le fait que Mohammad recevait des révélations d’Allah. C’était la base même de leur politique depuis quelques années et il leur était difficile de la répudier entièrement. Mais ils n’acceptaient qu’avec malaise certaines de ces révélations, discutaient sur les détails, signalaient avec perplexité les contradictions des paroles d’En Haut entre elles, réclamaient des textes plus explicites. Ils semblent avoir insinué que Mohammad peut être opérait au mieux de ses intérêts un tri parmi les révélations, développant celles ci (allèrent ils jusqu’à suggérer qu’il y ajoutait de son cru ?) et se gardant de divulguer celles là.
Ibn Obayy, le lendemain de la bataille, était venu à la Mosquée blâmer son fils (un fervent adepte de Mohammad), qui soignait ses blessures au fer rouge devant un grand feu, d’avoir participé à une équipée aussi stupide. Le vendredi suivant, à la grande réunion hebdomadaire, il voulut prendre la parole, comme il en avait l’habitude, pour recommander avec condescendance le prophète au peuple. Mais les zélés, indignés de ce qu’ils considéraient comme une désertion devant l’ennemi, vinrent le saisir par ses habits. Ils lui dirent :
« Assieds toi, ennemi d’Allah, tu n’es pas digne de parler ici après avoir agi comme tu l’as fait. » Il sortit en se plaignant : « Par Allah ! c’est comme si j’avais dit quelque chose de mal alors que je m’étais levé pour lui apporter mon appui. » Quelqu’un lui dit : « Rentre chez toi, et que l’Envoyé de Dieu te pardonne. » « Par Allah, répondit il, je ne veux pas de son pardon ! » On lui fit tant d’affronts qu’il renonça à se rendre aux réunions. Il n’en fut que plus furieux et, pendant les mois qui suivirent, prit une attitude de plus en plus opposante. Mohammad laissait faire ses séides jusqu’à un certain point, mais empêcha qu’on en vînt aux dernières extrémités, quoique le fils du chef mekkois, dans son zèle pour la Cause, ait proposé au prophète d’aller lui même tuer son père.
La Voix d’Allah apporta naturellement des réponses aux interrogations et aux doutes :
« Ne défaillez pas, ne vous attristez pas. C’est vous qui avez le dessus puisque vous êtes croyants. Si vous avez reçu une blessure, ces gens en ont reçu une tout autant. Les jours (bons et mauvais), nous les faisons alterner parmi les gens pour qu’Allah connaisse les fidèles et qu’il choisisse parmi vous des témoins (et Allah n’aime pas les injustes), pour faire briller ceux qui croient et rejeter dans l’ombre les infidèles » (coran, III, 133 135). « Ce qui vous a frappé, le jour où les deux troupes se sont rencontrées, c’est avec la permission d’Allah et afin qu’il connaisse les Fidèles et qu’il connaisse les Douteurs... Ceux qui ont dit de leurs frères tout en restant, eux, bien tranquilles : S’ils nous avaient obéi ils n’auraient pas été tués » (coran, III, 160 162).
Le mot arabe traduit ci dessus par « les Douteurs » (monâfiqoun) est un mot emprunté à la langue de l’Église chrétienne d’Éthiopie. En éthiopien, il désignait les hésitants, les sceptiques, les réticents, les gens à l’âme partagée, ceux de peu de foi... Mais, en arabe, il évoquait aussi la conduite de la gerboise qui se précipite vers son trou. Le mot semblait approprié aux jeunes adeptes pour désigner ceux qui avaient « lâché » à Ohod.
Les critiques des Juifs et des Douteurs étaient à leur maximum. Il fallait y répondre. Mohammad, on l’a vu, s’était séparé des Juifs après la courte période où il avait pensé trouver parmi eux des adeptes. Il avait fait diverger rites et coutumes. Il avait forcé les Qaynoqâ` à émigrer après les avoir expropriés. Il fallait aussi répondre aux attaques acerbes et savantes de leurs intellectuels. Si Mohammad reconnaissait les prophètes juifs comme inspirés par Allah, l’Ancien Testament comme un livre sacré, pourquoi n’adhérait il pas à la foi d’Israël? Comment les révélations qu’il déclarait recevoir pouvaient-elles contredire la Torah ?
Et, s’il n’était pas Juif, qu’était il ?’
La connaissance que Mohammad et les siens avaient des Écritures s’était beaucoup étendue à Médine sans être devenue jamais très profonde. Les quelques Juifs qui avaient rejoint les rangs du prophète mekkois ont dû jouer un grand rôle dans cette mise au courant. Parmi les prophètes, dont il était expliqué dans les révélations reçues à Mekka qu’ils avaient été envoyés aux différents peuples, se trouvait Abraham, en arabe Ibrâhim. Il avait rompu avec son peuple d’origine, des idolâtres, avec son père en particulier. Il leur avait prêché en vain le monothéisme. Plus tard, devenu vieux, de mystérieux visiteurs lui avaient promis un « fils savant » (coran, LI, 28). La Voix d’En Haut se référait aux « Écrits primitifs, les Écrits d’Ibrâhîm et de Moïse » (coran, LXXXVII, 18 19). Tous ces détails viennent de l’Ancien Testament et des développements légendaires juifs ultérieurs plus ou moins déformés. Plus tard, ces idées vagues se développèrent. A l’époque mekkoise déjà, il était question d’un autre prophète, Ismâ’îl, qui avait, lui aussi, prêché la vérité. A un moment donné (déjà à Mekka ou après l’émigration?), il apparaît qu’Ismâ’îl est le fils d’Ibrâhim, qu’il est le père des Arabes comme l’a dit la Bible, qu’il est le frère d’Isaac, père des Juifs. C’est là une nouvelle donnée de la plus haute importance. Les récits concernant les prophètes laissés jusque là dans le plus grand vague chronologique se situent, s’ordonnent dans le temps. Ibrâhîm, ancêtre des Juifs et des Arabes, aïeul de Jacob, le père des douze tribus d’Israël, lointain ancêtre de Moïse qui révéla la Loi aux Israélites, n’étaient donc pas juif à proprement parler. Sa foi dans le dieu unique et omnipotent, bien antérieure aux prescriptions du judaïsme et du christianisme, comment la définir mieux qu’en y voyant une démarche analogue à celle des hanîf, ces gens qui, nous l’avons vu, cherchaient à se rapprocher d’Allah sans se faire Juifs ni chrétiens? Ne peut on le considérer comme le premier moslim, le premier « soumis » à la volonté d’Allah, le premier « musulman » ? Dès lors, à ceux qui le sommeront d’adhérer au judaïsme ou au christianisme, Mohammad n’aura qu’à répondre : « Bien plutôt à la communauté d’Ibrâhîm, comme un hanïf ! il n’était pas, lui, d’entre les associateurs (les polythéistes, ceux qui associent d’autres dieux à Allah) » (II, 129).
Ce n’était pas là une vue très originale. Abraham, écrit déjà saint Paul aux Romains vers 58 de l’ère chrétienne, est « notre père à tous » (Romains, 4, 17), il est « à la fois père de tous ceux qui croiraient sans avoir la circoncision... et le père des circoncis » (Romains, 4, 11 12). C’était un dicton rabbinique que « le père de tous les prosélytes c’est Abraham » et quand on donnait un nom hébreu à un prosélyte, on l’appelait « fils d’Abraham » . Mais, de plus, Mohammad découvrait un rapport particulier d’Ibrâhïm avec son peuple et avec sa patrie.
Jamais, peut être, il n’avait abandonné tout à fait la vénération qu’il vouait au sanctuaire central de sa ville natale, à la Ka’ba et à sa pierre noire, si grand qu’ait pu devenir son dégoût pour les idoles qui, à côté d’Allah, y étaient proposées à la dévotion des fidèles. Peut être déjà y avait il des légendes judéo arabes sur les aventures d’Ismâ`ïl au désert de Pâran où la Genèse situe son exil, où elle annonce que Yahwé « en fera un grand peuple » (Genèse, 21, 18 21). Des récits juifs racontaient que son père Abraham était venu le visiter au désert en cachette de Sara, marâtre de l’ancêtre des Arabes. En tout cas, la Voix d’En Haut vint un jour expliquer à Mohammad qu’Ibrâhîm « avait établi une partie de (sa) descendance dans une vallée sans culture » près d’un Temple de Dieu rendu sacré (coran, XIV, 40). Lui et son fils Ismâ`îl avaient bâti ce temple, l’avaient purifié, en avaient fait un lieu de pèlerinage et d’asile. Il avait demandé à Allah d’envoyer comme messager (rassoûl) un des futurs habitants de la Ville qui entourerait ce temple pour communi quer à son peuple ses révélations, l’Écriture et la Sagesse (II, 118 ss). Lorsqu’il fut décidé de ne plus se tourner pour la prière vers Jérusalem afin de rompre avec les Juifs, la Voix ordonna de se diriger vers Mekka et vers la Ka’ba (II, 139).
Dés lors, la situation était renversée du point de vue idéologique. Ce n’était plus Mohammad, fils ignorant d’un peuple barbare d’idolâtres sans Écriture et sans Loi qui devait entrer dans la Communauté des Détenteurs de la Révélation mosaïque. C’étaient les Juifs, fils peu fidèles des récepteurs de cette Révélation, qui devaient reconnaître la validité des messages d’ Allah envoyés a un descendant de leur ancêtre commun suivant l’esprit même du message communiqué, leur propre tradition en témoignait, à cet ancêtre, à Abraham Ibrâhim. Avec une science biblique toute neuve, on les accusait d’avoir rejeté et persécuté les prophètes d’entre leur propre peuple, ~i’;t.oir regimbé contre Moïse, d’avoir désobéi et de désobéir encore souvent aux commandements qui leur avaient été transmis. N’avaient ils pas aussi, les chrétiens en étaient témoins, été incrédules envers Jésus, ne l’avaient ils pas tué ou plutôt n’avaient ils pas essayé de 1e tuer, n’avaient ils pas calomnié Marie, sa mère? S’ils prétendent que la venue de Mohammad n’est pas prédite par leurs Écritures, c’est que, délibérément, ils altèrent le sens de celles ci, qu’ils en cachent une partie.
Pourquoi d’ailleurs leur Loi les prive t elle de tant de nourritures excellentes? C’est parce qu’ils ont tellement péché! C’est une punition de leurs fautes (IV, 158). Les Croyants n’ont, eux, aucune raison de s’en abstenir. Qu’ils évitent seulement le sang, la viande de porc, celle qui a été consacrée aux idoles et la chair des botes mortes (II, 168). A chacun sa nourriture. Ces prescriptions alimentaires couronnaient la séparation, des deux voies. N’oublions pas que la première règle universelle édictée par l’Église chrétienne, celle qui marquait la naissance du christianisme comme communauté distincte, est très analogue. « L’Esprit Saint et nous mêmes, écrivent vers 48 aux disciples non juifs les apôtres et les anciens réunis à Jérusalem, avons décidé de ne pas vous imposer d’autres charges que celles ci qui sont indispensables : vous abstenir des viandes immolées aux idoles, du sang, des chairs étouffées et de l’impudicité » (Actes, 15, 28 29).
Ainsi le groupe des sectateurs de Mohammad se définissait il peu à peu. C’est vers cette époque que le nom le plus employé pour les désigner devint définitivement les « soumis » à la volonté d’Allah, en arabe moslimoun (au singulier moslim) dont nous avons fait musulmans.
La soumission, en arabe, se désigne par l’infinitif correspondant islâm, mot destiné à une immense fortune.
Mais, après Ohod, le danger était suspendu sur leurs têtes. Le nouveau grand homme de Qoraysh, Abou Sofyân, était, on l’a dit, très intelligent. Il avait compris que c’était maintenant qu’il fallait détruise la menace médinoise et musulmane, maintenant ou jamais. Il s’y employa. Pour cela, il fallait réunir une force militaire plus considérable qu’à Ohod et détruire totalement le repaire ennemi. C’étaient seulement les tribus bédouines qui pouvaient fournir les hommes en quantité suffisante. Des émissaires qorayshites firent envoyés pour sonder les alliés possibles et solliciter leur appui. Mohammad, de son côté, pourvu maintenant d’argent et de nombreux sectateurs dévoués, envoyait aussi des agents chargés de contrebalancer les efforts des Qorayshites. Dans cette lutte diplomatique, bien des intrigues se nouèrent. Les chefs bédouins profitèrent de la situation pour faire monter les enchères, comme il est de coutume dans de semblables circonstances. Des chefs rivaux luttant au sein d’une tribu pour la suprématie essayèrent, pour l’acquérir, d’utiliser l’aide offerte des Mekkois ou des Musulmans. Ce sont là les jeux familiers de l’éternelle politique.
Cela tourna quelquefois au tragique. La tribu des Banou Lihyân avait jadis fondé un royaume puissant. Elle faisait partie maintenant de la confédération de Hodhayl soumise à l’influence de Qoraysh. Mohammad apprit, paraît il, que son chef, Sofyân ibn Khâlid, réunissait des hommes pour l’attaquer. I1 dépêcha auprès de lui un de ses sectateurs, `Abdallâh ibn Onays. Il avait la permission de tout dire, de maudire le prophète s’il le fallait, pour gagner la confiance du cheikh lihyânite. Les choses marchèrent à souhait. Sofyân fut si conquis par sa nouvelle recrue qu’il l’invita à coucher sous sa tente. Il fit traire une chamelle, offrit le lait frais à son hôte. « J’en sirotai un peu, racontait celui ci, mais il plongea le nez entier dans l’écume et lampa comme un chameau. » Mauvaises manières, bien dignes d’un ennemi d’Allah ! `Abdallâh, tel Judith, lui coupa la tête la nuit et réussit à fuir malgré les cris des femmes de sa victime. Ne marchant que de nuit, il arriva à Médine et jeta devant Mohammad la tête de Sofyân. Le prophète fut très satisfait. Il donna un bâton à `Abdallâh ibn Onays qui le prit en remerciant. C’était un tueur de peu d’intellect. On lui demanda pourquoi Mohammad lui avait fait ce cadeau apparemment insignifiant. Il n’avait pas songé à le demander. Sur les instances de ses questionneurs, il revint poser la question. Mohammad lui répondit : « Ce sera un signe entre toi et moi au jour du Jugement. Ils seront peu alors, ceux qui tiendront un bâton. » Ibn Onays ne lâcha jamais ce bâton et se fit enterrer avec.
Les Banou Lihyân prirent ce meurtre plus mal qu’Allah ne devait le prendre. Ils entrèrent en pourparlers avec deux clans de la tribu de Khozayma, leur offrant un certain nombre de chameaux en échange de leur complicité. Une délégation des Khozayma alla à Médine demander à Mohammad de leur envoyer quelques disciples pour leur enseigner la nouvelle foi. Mohammad, charmé et confiant, leur donna sept hommes. Quand ils arrivèrent au puits de Rajï`, les soi disant convertis s’éclipsèrent. Les Musulmans se virent tout à coup entourés de cent archers de Lihyân. Ceux ci les sommèrent de se rendre. Ils voulaient les avoir vivants pour les vendre à Qoraysh. Quatre d’entre eux refusèrent, se ruèrent sur leurs ennemis et furent tués. Des trois autres, un voulut s’échapper et il fut lapidé à mort. Les deux survivants, menés ligotés à Mekka, furent vendus à des corayshites désireux de venger leurs morts. Les Banou Lihyân, avec leur réalisme bédouin, étaient ainsi sûrs d’être vengés eux mêmes tout en percevant des sommes importantes. L’un des deux aurait été exécuté sans trop de préambules, l’autre, Khobayb ibn `Adi devait souffrir plus, tout au moins selon la tradition qui semble bien, ici encore, avoir développé un épisode sans doute réel dans un sens très tendancieux. On le crucifia, c’est à dire sans doute qu’on l’attacha un pieu. On incita un enfant, fils d’un mort de Badr, à lui porter des coups de lance, mais les coups furent trop faibles. Il y avait là une foule de femmes, d’enfants et d’esclaves venus contempler le spectacle. Ils admirèrent le courage des martyrs qui, jusqu’au bout, ne voulurent pas se renier. On les acheva à coups de lance, semble t il.
Avant de mourir, Khobayb invoqua son dieu : « Allah, s’écria t il en désignant les assistants, compte les bien, tue les tous un à un et n’en laisse pas échapper un seul ! »
Parmi les assistants, il y avait un tout jeune homme qui devait devenir une vingtaine d’années plus tard le chef suprême, le calife des Musulmans. C’était Mo’âwiya, le fils d’Abou Sofyân. Son père le jeta brusquement à terre pour qu’il échappe aux effets de la malédiction. Le poète attaché à Mohammad composa de nombreux vers en l’honneur du martyr et de ses compagnons.
Un des tués sur place à Rajî`, `Açim ibn Thâbit, fut décapité et sa tête fut vendue par les Lihyân à une Qorayshite dont il avait tué les deux fils à Ohod. Elle avait fait le voeu de boire du vin dans son crâne. Mais `Açim, lui, avait juré de son vivant qu’il n’aurait jamais aucun contact avec un idolâtre. Allah, miraculeusement, lui permit de ne pas enfreindre ce voeu. Un essaim de frelons empêcha la femme de toucher au crâne le soir de l’exécution. Et le lendemain, le wâdi ‘ où était ce crâne fut inondé, la macabre dépouille emportée.
Quelque temps après (ou peut être avant, la chronologie de ces incidents étant très incertaine), Mohammad, avec quelque réticence, se laissa convaincre par un certain Abou 1 Barâ’, un des cheikhs de la tribu des Banoû `Amir ibn Ça’ça’a, d’envoyer chez ceux ci une quarantaine de disciples afin de les endoctriner. Un autre des chefs de la tribu, `Amir ibn Tofayl, ennemi de Mohammad et peut-être en compétition avec Abou 1 Barâ’, fit massacrer les Musulmans au puits de Ma’oûna, non par les gens de sa propre tribu qui refusèrent d’enfreindre la garantie donnée, mais par des membres d’une tribu voisine. Mohammad fut extrêmement attristé. Il ne pouvait, pour le moment, venger les morts. Il appela la vengeance d’Allah sur `Amir ibn Tofayl.
Un Musulman seul avait échappé au massacre. Sur la route du retour, rencontrant deux des Banou ‘Amir qui dormaient paisiblement, il les tua pour venger ses compagnons. Il s’était trouvé en dehors de la tuerie parce qu’il s’était éloigné des siens. Il en avait été averti d’abord par la vue des vautours tournoyant au dessus des cadavres. Il ne savait pas que les Banou `Amir n’avaient pas participé directement au massacre. Mohammad était responsable des deux meurtres commis par son séide et, malgré les pertes bien supérieures subies par lui dans cette affaire, devait, en vertu de son pacte avec cette tribu, payer le prix du sang. Il entreprit de collecter des fonds. Entre autres contributeurs, il en quémanda auprès de la tribu juive médinoise des Banou n Nadir qui habitait à l’extrême sud est de l’oasis. Le jour du sabbat, entouré d’un certain nombre de notables de sa communauté, dont Abou Bekr, ‘Omar et le chef médinois Ossayd ibn Hodayr, il se rendit auprès du conseil des Banou n Nadir. Celui ci se déclara disposé à contribuer aux frais, mais continua sa délibération en priant les honorables visiteurs d’en attendre les résultats au dehors, en se mettant à l’aise. Tandis qu’ils patientaient ainsi, assis, le dos appuyé à un mur, le conseil, paraît il, délibérait si ce n’était pas l’occasion rêvée de se débarrasser de l’Islam et de son fondateur. Mohammad se leva tout à coup. Allah venait de l’avertir, expliqua t il ensuite, que de tels complots se tramaient à ce moment même. A vrai dire, la chose était plausible et un minimum d’intuition politique pouvait suffire à le faire soupçonner à quelqu’un de moins intelligent que le prophète. Ka’b ibn al Ashraf, le poète demi juif assassiné quelques mois auparavant à l’instigation de Mohammad, appartenait par sa mère aux Nadir. Quoi qu’il en soit, les récits musulmans prétendaient savoir qui, au conseil, avait proposé de lancer du haut du toit une grosse pierre, une meule sur la tête du prophète, qui s’en était chargé et qui s’y était opposé. En tout cas, Mohammad s’éclipsa « comme quelqu’un qui a un besoin ». Ses compagnons, étonnés, au bout d’un moment, s’enquérirent. Quelqu’un leur dit : « Je l’ai vu rentrer à Médine. » Ils rentrèrent eux aussi et retrouvèrent chez lui leur chef qui leur expliqua ce que lui avait révélé Allah. Il envoya alors un des siens, Mohammad ibn Maslama, un Médinois d’une tribu alliée aux Nadir, porteur d’un ultimatum pour ceux ci. Dans un délai de dix jours ils devaient quitter l’oasis sous peine de mort. Ils pouvaient emporter leurs biens mobiliers et recevraient une partie du produit de leurs palmiers. Mais le message était d’un ton sévère : « Sortez de ma ville et ne cohabitez plus avec moi après la trahison que vous avez projetée contre moi. » Ils s’étonnèrent qu’un homme allié à leur clan se fût chargé d’un tel message. Mohammad ibn Maslama répondit :
« Les coeurs ont changé et l’Islam a effacé les alliances. » Les Nadir se préparaient à obtempérer. Mais le « douteur » Ibn Obayy, de plus en plus exaspéré par Mohammad, leur fit conseiller de résister. Il les soutiendrait ainsi que la dernière tribu juive de Médine, les Qorayza, et aussi ses alliés nomades, les Ghatafân, viendraient à la rescousse. Les Nadir s’enfermèrent dans leurs fortins. Mohammad vint s’installer avec ses hommes en face d’eux dans une cabane en bois pour se protéger de leurs flèches. Personne ne bougea, ni les Qorayza, ni les Ghatafân, ni Ibn Obayy lui même qui regarda d’un oeil terne son Musulman de fils venir prendre ses armes pour la bataille. Mohammad commença à couper les palmiers des Nadir. C’était là un acte répugnant à la morale arabe en vigueur quoique, comme de coutume, la guerre vît souvent ses règles bafouées. Freya Stark a pu encore constater, il y a quelques années au Hadramout, la même infraction et la réprobation (vaine) qu’elle inspirait. Quoi qu’il en soit, cet acte de guerre totale, après le lâchage de leurs alliés, démoralisa les Nadir. Ils protestèrent solennellement et certains assiégeants se sentirent mauvaise conscience. Mais une révélation d’Allah vint confirmer que le comportement militaire du prophète était juste. Les Nadir capitulèrent au bout d’une quinzaine de jours de siège. Les conditions étaient naturellement devenues plus dures : « Sortez d’ici : vous avez vos sangs (c’est à dire vos vies) et ce que pourront porter vos chameaux, sauf votre armement. » Ils partirent sans vouloir montrer d’accablement, peut être heureux d’ailleurs de se soustraire à assez bon compte à ce voisinage dangereux. Ils avaient des parents, des amis et, pour certains, des terres à Khaybar, le grand centre juif du nord du Hedjâz. Ils churgèrent 600 chameaux de leurs biens, démontant leurs maisons, emportant les portes et les poutres. Les femmes s’étaient parées de leurs bijoux et de leurs plus beaux atours. On jouait de la timbale et du tambourin. Les vaincus, formant un interminable cortège, défilèrent ainsi joyeusement, comme en triomphateurs, à travers toute l’oasis dans leur route vers Khaybar ou vers la Syrie. Les Douteurs les virent passer avec affliction. C’était encore un des contrepoids au pouvoir de Mohammad qui disparaissait.
Celui ci comptait son butin : 50 cuirasses, 50 casques et 340 épées qui devaient servir. Et puis les terres des Juifs, leurs palmeraies et ce qui restait des maisons. Mohammad expliqua aux Médinois que, jusque là, ils avaient eu la charge des émigrés mekkois, incapables de subvenir par eux mêmes à leurs besoins. Il était de leur propre intérêt que ceux ci eussent des terres dont ils pourraient vivre sans plus quémander auprès de leurs frères. En vertu de ce raisonnement, les terres des Juifs furent distribuées aux seuls Musulmans d’origine qorayshite. On ne fit exception que pour deux très pauvres et très méritants Médinois de souche. Le prophète ne s’oublia pas dans la distribution. Il eut de bonnes terres où, entre les palmiers, poussait de l’orge. Il avait désormais sa part, ne dépendait plus de personne. Il se servait du rapport de ses terres pour son entretien personnel et celui de sa famille et pour les besoins de la communauté. Parmi ces besoins il est juste de dire que se trouvait l’entretien des nécessiteux.
Sa famille d’ailleurs s’agrandissait. Quelque six mois près ces événements, Fâtima lui donnait un second petit-fils, Hossayn, promis à un destin tragique. Il se mariait en outre avec deux femmes qorayshites (de naissance ou par mariage) qui atteignaient la trentaine, deux veuves de "Musulmans tués à Badr et à Ohod, Omm Salama et Zaynab bint Khôzayma. Celle ci devait mourir peu après.
L’expulsion des Banou n Nadîr était diversement commentée par l’opinion arabe. Une polémique ardente opposait les poètes propagandistes, journalistes de l’époque. aux rimailleurs stipendiés du prophète, le Juif Sammâk répondait :
Puisque vous vous glorifiez c’est un titre de gloire pour vous!
D’avoir assassiné Ka’b ibn al Ashraf
Au petit matin où vous êtes venus le tuer,
Lui qui était sans traîtrise, ni mauvaise foi,
Peut être bien que les nuits et les vicissitudes du destin
Prendront la revanche sur « le Juste », l’ « Equitable »,
Pour avoir combattu et expulsé les Nadir
Et coupé les palmiers avant la récolte.
Si je suis en vie, nous irons à votre rencontre armés de nos lances
Et de tous nos sabres affilés
Dans la main de braves qui sauront s’en servir pour se défendre.
Quand ils rencontreront un adversaire, ils sauront le faire périr.
Avec le peuple se trouve Çakhr (Abou Sofyân) et ses compagnons.
Il ne faiblit pas quand il affronte les gens,
Comme un lion du mont Tarj qui défend sa tanière,
Comme un fils de la brousse à la taille énorme déchirant sa proie.
Ainsi les Juifs espéraient en la coalition que préparait Abou Sofyân. Elle pouvait être formidable. Mais, sur le front intérieur, il n’y avait plus rien à attendre, pour les ennemis de Mohammad, de l’opposition médinoise. Elle avait montré son incapacité et sa veulerie. Du haut du ciel Allah l’avait souligné avec ironie :
« N’as tu pas vu les Douteurs qui disaient à leurs frères, ceux des gens de l’Écriture qui ont été impies : Si vous êtes expulsés, nous partirons avec vous, nous ne servirons jamais personne contre vous et, si on vous combat, nous viendrons à votre rescousse. Allah est témoin qu’ils mentaient. S’ils sont expulsés, ils ne partiront pas avec eux, s’ils sont attaqués, ils ne les aideront pas et, même s’ils les aident, ils (ne tarderont pas à) tourner le dos (c’est à dire : à fuir) et ils n’auront aucun appui... Ils ne nous combattraient tous que dans les forteresses, derrière les remparts. Leur vaillance est forte quand ils sont entre eux; tu les croirais unis. Mais leurs coeurs sont divisés. Ce sont des gens sans discernement » (coran, LIX, 11-14).
Mohammad, au surplus, ne perdait pas de temps pour renforcer sa position morale et matérielle. A Ohod (c’était le 23 mars 625). Abou Sofyân, sur le champ de bataille, avait lancé aux Musulmans un défi à la Lagardère : « Dans un an à Badr ! » Il y avait, en effet, une grande foire annuelle qui durait huit jours à Badr. Les Musulmans y vinrent en avril 626 faire une démonstration de force avec 1 500 hommes et 10 chevaux. Ils y firent de bonnes affaires avec des bénéfices allant jusqu’à 100 %. Les Mekkois approchèrent de Badr avec 2 000 hommes et 50 chevaux, mais ne vinrent pas jusqu’à la foire. Chacun avait montré sa force.
C’est à cette époque aussi sans doute, après l’expulsion des Banou n Nadïr, que se place l’assassinat du vieux juif Abou Râfi` par quelques Musulmans de la tribu médinois des Khazraj. On nous dit qu’ils voulaient rivaliser de valeur avec la tribu des Aws dont les membres avaient tué Ka’b ibn al Ashraf. L’« expédition » bénie par le prophète, qui avait prescrit cependant au commando de ne tuer ni femmes ni enfants, revint après dix jours de Khaybar. La mission était accomplie, le vieillard avait été tué dans son lit, les meurtriers avaient réussi à fuir. Ils discutèrent pour savoir qui avait porté le glorieux coup fatal. Moh mmad les départagea en examinant les épées c’était celle qui avait des traces de nourriture. Abou Râfi` devait être en pleine digestion.
On était déjà en l’an 5 de l’hégire (juin 626). Mohammad passa quinze jours en expédition pour faire peur à deux tribus qui concentraient des troupes contre lui. Elles se dérobèrent et le prophète revint à Médine, ayant montré sa fore et capturé quelques belles filles restées à la traîne. En août de même, une expédition alla vers la grande oasis de Doumat al Jandal, fort loin vers le nord, où se tenait une foire célèbre. Il y avait là aussi, lui avait on appris, une concentration de troupes. A nouveau, l’ennemi se déroba et la troupe médinoise revint, avant même d’avoir atteint son but, avec quelques bestiaux et un prisonnier capturés.
En décembre le Prophète partit pour une autre expédition qui devait surtout donner lieu à des incidents remarquables. II dispersa les Banou a1 Moçtaliq, une tribu qui, elle aussi, aurait mobilisé en vue d’attaquer Médine. La troupe, surprise au puits de Moraysï`, près de la côte de la mer Rouge, fut mise en déroute rapidement. Les Musulmans eurent un mort, leurs ennemis dix. Mais on s’empara de leurs 2 000 chameaux, de 5 000 têtes de petit bétail et aussi de 200 femmes. L’une, la fille du chef des Banou 1 Moçtaliq, Jowayriya, était très belle. On ne pouvait la voir sans en être êpris. Elle fut du lot de butin qui échut à Thâbit ibn Qays. Elle discuta avec lui sur sa rançon et voulut être libérée moyennant une reconnaissance de dette qu’elle lui signerait. Il dut refuser car elle alla se plaindre à Mohammad. `Aisha devait raconter plus tard : « Par Allah! A peine l’eus je vue sur le seuil de ma chambre que je la détestai. Je sus qu’il la verrait comme je la voyais. » Il en fut ainsi. Mohammad écouta sa supplique et lui proposa immédiatement de la racheter à Thâbit et de l’épouser lui même. Elle accepta aussitôt. Dès lors sa tribu devenait parente du prophète. Elle allait vite chercher à en profiter.
Les femmes capturées étaient toutes destinées à être rendues contre rançon. Mais elles étaient bien désirables pour des guerriers au soir d’une bataille. Abou Sa’ïd alKhodri racontait :
« Nous avions grand désir de femmes et la chasteté nous était devenue très pénible. Nous aurions bien aimé néanmoins recevoir une rançon. Aussi nous décidâmes-nous à pratiquer le `azl (coitus interruptus) . ... Nous interrogeâmes le Messager de Dieu. Il nous répondit : ` Vous n’avez pas d’obligation de vous en abstenir... ‘ (Plus tard), des délégués vinrent (à Médine) et payèrent la rançon pour les enfants et les femmes. Puis ils les ramenèrent chez eux. Elles avaient le choix de rester auprès de celui dans le lot duquel elles étaient tombées. Mais toutes refusèrent et choisirent de revenir chez elles. » Le narrateur continue en racontant comment il allait avec une de ces prisonnières pour la vendre au marché (ce devait être une pauvre fille dont personne n’avait voulu payer la rançon). « Un Juif me dit : ` Abou Sa` îd, tu veux la vendre et elle porte dans son ventre un petit de toi!’ Je lui répondis: ` Non pas! J’ai pratiqué le `azl.’ II répondit alors (sarcastiquement’?) : `Alors c’était le petit amour! ‘ (ou peut être `un petit infanticide ‘). Je me rendis auprès du Messager de Dieu et lui racontai cela. II dit : ‘ Les Juifs mentent! Les Juifs mentent ! »
Sa colère devait se contenir. Tout de suite après le combat, auprès du puits où on abreuvait les chevaux, un Médinois et un des émigrés de Mekka s’étaient bousculés. Une bagarre avait suivi. Les Médinois avaient dû accepter avec plus de mauvaise volonté que ne le disent les sources la dévolution de tout le butin des Nadir aux émigrés. Ibn Obayy qui se trouvait là ne perdit pas de temps pour exploiter ce germe de division et exprimer sa colère : « Ils ont agi ainsi ? Ils entrent en compétition avec nous, ils cherchent à nous dépasser en nombre dans notre propre pays! Par Allah! Nous et ces torchons de Qoraysh, c’est, je crois, comme a dit l’autre : Engraisse ton chien et il te mangera. Mais, par Allah! quand nous rentrerons à la Ville, le plus fort expulsera le plus faible! » II alla vers les Médinois et leur dit : « Voilà ce que vous vous êtes fait à vous mêmes. Vous leur avez ouvert votre pays, vous leur avez partagé vos possessions. Si vous aviez gardé votre bien, par Allah, ils seraient allés ailleurs que chez vous! » On rapporta ces paroles au prophète. ‘Omar lui dit : « Ordonne à `Abbâd ibn Bishr de le tuer! » Mohammad répondit : « Comment cela, ‘Omar? Et les gens diront que Mohammad tue ses compagnons! » Ibn Obayy, là dessus, sachant qu’on avait raconté son accès de colère, vint nier tout devant le prophète, avec serment à l’appui. Les Médinois présents l’approuvèrent : « Peut être bien que le garçon (qui avait rapporté la scène) s’est trompé, qu’il s’est mal rappelé ce que l’homme a dit. » Mohammad passa l’éponge, mais la chose lui trottait dans la tête. Sur la route du retour, il en parla avec un autre chef médinois, Ossayd ibn Hodayr. Ossayd lui dit : « Mais c’est toi qui l’expulsera de Médine si tu veux ! Par Allah ! C’est toi le fort et lui le faible ! Et puis, sois gentil avec lui ! Allah t’a amené chez nous alors que les gens enfilaient les perles pour lui faire une couronne royale. Et maintenant il pense que tu lui as ravi la royauté ! » Le fils d’Ibn Obayy, dévoué Musulman, on l’a vu, vint aussi trouver le prophète et parla dans un tout autre sens : « Si tu veux absolument le faire tuer, lui dit il en parlant de son père, ordonne le à moi-même et je t’apporterai sa tête. Par Allah ! les Khazraj savent que personne n’est meilleur fils que moi. J’ai peur que, si tu ordonnes à un autre de le tuer, je ne puisse supporter ensuite de voir le meurtrier d’Ibn Obayy se pavaner au milieu des gens. Je le tuerai et j’aurai tué un fidèle à cause d’un impie et j’irai en enfer. »
Mohammad l’apaisa. Il sut calmer sa propre colère qui était certainement grande. Mais la raison parlait plus haut. Plus tard, observant que, lorsque Ibn Obayy faisait quelque faux pas, c’étaient les Médinois mêmes qui l’avaient sauvé qui le réprimandaient et le rudoyaient, il dit un jour à ‘Omar : « Qu’en dis tu, ‘Omar? Si je l’avais tué, par Allah, le jour où tu me l’as conseillé, les chefs médinois en auraient tremblé de rage et maintenant, si je leur ordonnais de le tuer, ils le tueraient. »
Mohammad apaisa les esprits surexcités des Médinois et des Émigrés en levant le camp le plus tôt possible et en faisant faire des marches forcées qui épuisaient ses hommes, leur ôtant toute envie de se quereller encore. Mais cette expédition ne devait pas s’achever sans un autre incident, significatif à plus d’un titre.
Mohammad avait emmené dans l’expédition la plus jeune et la mieux aimée de ses femmes, `Aïsha qui avait alors dans les treize ans. C’était le bel âge pour les femmes arabes et le mariage était consommé depuis longtemps. Des instructions avaient commencé à descendre du ciel, prescrivant un certain respect envers les femmes du prophète (il en avait maintenant cinq, plus Jowayriya qu’il venait, ou l’a vu, d’épouser). `Aïsha était transportée sur un palanquin bien fermé, juché sur un chameau. Elle était fort légère à l’époque, étant donné son âge tendre et la nourriture frugale qu’on distribuait lors des campagnes. Des hommes étaient chargés de seller le chameau et de placer le palanquin sur la bosse après chaque halte. Une nuit (la dernière avant d’arriver à Médine), racontait plus tard `Aïsha, je m’éloignai pour un besoin. J’avais au cou un collier en coquillages de Zafâr. Quand j’eus fini, mon collier se détacha de mon cou sans que je m’en aperçoive. Lorsque je revins à la halte, je le cherchai à mon cou et ne le trouvai pas. Les gens avaient commencé à lever le camp. Je revins à l’endroit où j’étais allée et je tâtai (le sable) jusqu’à ce que j’aie retrouvé le collier. Les gens qui étaient chargés de seller mon chameau vinrent pendant ce temps et, ayant fini de le seller, ils prirent le palanquin, croyant que j’y étais, le soulevèrent et le fixèrent sur le chameau. Ils ne doutèrent pas que j’étais dedans. Puis ils menèrent le chameau par la tête et partirent. Quand je revins au camp, il n’y avait plus personne. Je m’enveloppai dans mon manteau et je me couchai là où j’étais, me disant que, lorsqu’on se serait aperçu de ma disparition, on reviendrait me chercher. J’étais couchée ainsi quand passa près de moi Çafwân ibn al-Mo` attal as Solami. Il était resté en arrière de l’armée pour quelque affaire et n’avait pas dormi avec les autres. Il m’aperçut et s’avança, puis s’arrêta près de moi. Or, il m’avait vue avant qu’on nous ait prescrit le voile. Quand il me reconnut, il s’écria : « Nous sommes à Allah et nous retournerons à Lui! La femme du prophète! » J’étais enveloppée dans mes habits. Il me dit : « Qu’est ce qui t’a fait rester en arrière? » Mais je ne lui adressai pas la parole. Il fit avancer son chameau et me dit : « Monte! » Et il s’écarta de moi. Je montai et il mena le chameau par la tête. Et il partit vite, cherchant à trouver la troupe. Mais nous ne l’atteignîmes pas et on ne s’aperçut pas de ma disparition avant le matin. Alors la troupe fit halte et, tandis qu’ils se reposaient, l’homme arriva, me conduisant. Alors les menteurs dirent ce qu’ils dirent et l’armée fut dans le trouble. Mais, par Allah, je n’en sus rien. »
Le scandale fut énorme. On pouvait dire et on peut dire encore des Arabes ce que Carlo Levi dit des paysans de Lucanie : « L’amour ou l’attrait sexuel est considéré par les paysans comme une force de la nature d’une puissance telle qu’aucune volonté n’est en mesure de s’y opposer. Si un homme et une femme se trouvent ensemble, à l’abri et sans témoin, rien ne peut empêcher qu’ils ne s’étreignent. Ni les résolutions prises, ni la chasteté, ni aucun autre obstacle ne peut les retenir et, si par hasard ils ne s’unissent pas effectivement, c’est comme s’ils l’avaient fait. Se trouver ensemble équivaut à faire l’amour. » Contre `Aïsha il y eut immédiatement les amateurs habituels de ragots. On raconta qu’on l’avait vue plusieurs fois causer à Çafwân auparavant. Il y eut les jaloux de son père Abou Bekr et leurs amis. I1 y eut les amis et les parents des autres femmes du prophète qui espéraient profiter de la défaveur de `Aïsha. Puis les Douteurs qui trouvaient là une bonne occasion de railler les ennuis familiaux du prophète, enfin tous ceux qu’avaient agacés la langue acérée de `Aïsha et ses caprices; il y avait eu une autre histoire de collier où la caravane était restée assoiffée pendant qu’elle le recherchait à une halte sans eau. Parmi les accusateurs se distinguèrent, d’abord naturellement `Abdallâh ibn Obayy, puis un parent d’Abou Bekr nommé Mistah, enfin le poète propagandiste de Mohammad, Hassân ibn Thâbit.
Mohammad était fort ennuyé. Il aimait sa femme enfant, mais il n’était pas très sûr de son innocence. Ne s’était elle pas moquée de lui avec le jeune et beau Çafwân? Un grand froid lui était tombé sur le coeur. `Aïsha était malade. Elle ne savait rien, disait elle. N’était ce pas une feinte? Elle prétendait avoir seulement constaté avec peine et étonnement l’indifférence nouvelle de son mari à son égard pendant sa maladie. Sa mère était venue la soigner; lui, il passait et disait seulement : « Comment allez vous? » Alors elle lui demanda de la laisser aller chez sa mère qui la soignerait mieux chez elle. « Pas de mal à cela ! » répondit il seulement. Ce fut un incident fortuit qui lui aurait appris la vérité après une vingtaine de jours. Il n’est pas dit d’ailleurs que le récit qu’on lui attribue n’ait pas été interpolé plus tard par quelque Persan malicieux, heureux de souligner la rusticité arabe : « Nous sommes des Arabes et nous n’avons pas dans nos maisons ces lieux d’aisance qu’ont les étrangers, cela nous répugne et nous les détestons. Nous allions dans les terrains vagues de Médine. Les femmes sortaient tous les soirs pour leurs besoins. Je sortis un soir pour cela avec Omm Mistah bint Abi Rohm, dont la mère, fille de Çakhr, était la tante maternelle d’Abou Bekr (mon père). Elle marchait avec moi quand elle trébucha dans ses jupes. Elle s’écria : Puisse Mistah se casser la figure! Je lui dis : C’est mal, par Allah, ce que tu dis d’un Emigré qui a été martyr (c’est à dire ici combattant) à Badr ! Elle me dit : Quoi ? tu n’as pas appris l’histoire, fille d’Abou Bekr? Je lui dis : Quelle histoire? Alors elle me raconta ce que disaient les menteurs. Je lui dis : C’est comme ça? Elle me répondit : Par Allah! c’est comme ça. Par Allah! Je ne pus terminer mes besoins et je rentrai et, par Allah, je ne cessais de pleurer, au point que je crus que les sanglots allaient me fendre le foie. » Elle alla se plaindre à sa mère qui lui dit philosophiquement : « Eh, ma petite fille! Ne prends pas cela trop mal. C’est rare qu’il y ait une belle femme mariée à un homme qui l’aime et pourvue de co épouses sans qu’elles racontent des tas de choses sur elle et les gens aussi ! »
Mohammad quêtait autour de lui avis et conseils comme tous les hommes profondément troublés. Le jeune Ossâma ibn Zayd parla en faveur de `Aïsha. La servante Borayra fut interrogée. « Je ne sais que du bien sur elle, déclara t elle. Je ne l’accuse que d’une chose. Quand je pétris ma pâte et que je lui dis de la surveiller, elle s’endort et alors l’agneau arrive et la mange! » Le gendre ‘Ali, lui, fut brutal. « Les femmes ne manquent pas, s’exclama t il. Tu n’as qu’à en [39] changer! » Était il monté par sa femme Fâtima qui n’aimait pas sa jeune belle mère? Y avait il déjà là trace d’une rivalité politique entre ‘Ali et le clan d’Abou Bekr et de ‘Omar, rivalité qui allait se développer et engendrer deux partis dont les luttes rempliront l’histoire de l’Islam? En tout cas, `Aïsha ne devait pas pardonner à ‘Ali cette phrase qui finira par le conduire, plus de vingt ans plus tard, à la mort sous le sabre d’un assassin.
La fièvre montait. Ossayd qui était des Aws déclarait au prophète qu’il s’occupercit des calomniateurs de sa tribu et que, s’il s’agissait des gens de la tribu de Khazraj, ses amis seraient charmés de leur couper la tête. Ceux de Khazraj protestèrent. « Tu mens! Menteur, toi même. » Le poète Hassân ibn Thâbit, Médinois d’entre les Khazrajites, satirisait Çafwân et les Émigrés. I1 fallait d’urgence calmer toutes les passions qui se déchaînaient sous prétexte de cet incident.
Allah, fort à propos, vint à la rescousse. Mohammad était venu chez ses beaux parents supplier `Aïsha de se repentir si elle avait fauté. Elle se tourna vers ses parents, mais ceux ci, accablés et pas très sûrs au fond de la vertu de leur fille, ne disaient rien. Elle pleura, refusa de se repentir car c’eût été un aveu. Elle n’avait rien à se reprocher. Elle prendrait patience dans cette épreuve, comme avait fait ce patriarche dont le nom lui échappait, enfin le père de Joseph. Et elle se remit à pleurer.
Mohammad était à bout de nerfs. La transe s’annonça. On l’enveloppa de son manteau et on plaça sous sa tête un coussin de cuir. La Voix d’En Haut lui parlait. Abou Bekr et sa femme étaient haletants d’inquiétude. Allah allait il dévoiler la turpitude de leur fille? Celle ci était calme, sûre de son innocence, dit elle. C’était déjà fini. Le prophète se remit sur son séant et essuya la sueur qui lui coulait du front « et il descendit de lui comme des gouttes d’eau par un jour froid ». Il parla : « Bonne nouvelle, `Aisha! Allah a révélé ton innocence. » Puis il sortit et récita la Révélation qui venait de lui être adressée
« Les calomniateurs sont une petite clique d’entre vous. Tout cela n’est pas un mal pour vous, c’est un bien pour vous. Pour chacun d’eux le péché qu’il aura compris, et à celui d’entre eux qui s’est chargé du principal un supplice immense! Pourquoi, lorsque les croyants et les croyantes ont entendu cela, n’ont ils pas, d’eux mêmes, interprété favorablement et dit : C’est là un mensonge manifeste? Si encore ils avaient produit quatre témoins! Mais ils n’ont pas produit de témoins. Donc ce sont eux les menteurs, par Allah... Pourquoi, lorsque vous avez entendu cela, m’avez vous pas dit :
Ce n’est pas à nous de parler de cela. Louange à toi! C’est une infamie immense » (coran, XXIV, 11 15).
Les prescriptions suivaient les admonitions. Le cas de `Aïsha devait servir de précédent. Les accusations d’adultère et de fornication devraient être appuyées par quatre témoins. Si l’accusation était ainsi démontrée juste, les coupables recevraient chacun cent coups de fouet. Mais, si les accusateurs étaient incapables de citer les quatre témoins, ils seraient considérés comme faux témoins et punis eux mêmes de quatre vingts coups de fouet. Règle qui devait se révéler une bénédiction pour les candidats musulmans à l’adultère. Il devait s’avérer difficile de réunir ces fameux quatre témoins dont le pouvoir judiciaire devait exiger qu’ils soient oculaires et d’une précision anatomique. Du moins quand il s’agissait d’éviter le scandale et que le pouvoir n’avait pas de raison d’hostilité envers l’accusél Mais les moeurs jalouses des peuples qui adoptèrent l’Islam devaient se révéler bien plus fortes que l’indulgence du prophète et de son Dieu. Et ils ne se gênèrent pas pour sacraliser, malgré les textes, leur implacable sévérité.
La flagellation prescrite par Allah semble avoir été effectivement appliquée aux principaux médisants, mais elle fut sans doute épargnée à Ibn Obayy à cause de son grand âge. L’incident acheva de le discréditer et de lui enlever toute influence politique. Le poète Hassân avait insulté Çafwân et celui ci, un jour, le frappa de son épée, le blessant grièvement. La tribu du poète, les Khazraj, gardèrent le jeune homme prisonnier jusqu’à ce que Hassân fût tout à fait guéri. Autrement, suivant les lois de la vendetta, il serait mis à mort. Heureusement le poète guérit et, sur l’intervention de Mohammad, pardonna à Çafwân. Il reçut en échange une propriété et une esclave copte. Hassân, avec le bel opportunisme des poètes, obtint le pardon de `Aïsha, en lui adressant des vers qui célébraient sa chasteté et ses vertus domestiques. `Aïsha prenait d’ailleurs les choses de haut. Elle remercia Allah qui l’avait disculpée, n’ayant pas de raison, expliqua t elle à son mari, penaud, de le remercier, lui. Elle déclarait d’ailleurs qu’on avait découvert que Çafwân était impuissant. Toute ombre avait disparu.
Les conclusions tirées de l’affaire furent que les femmes du prophète devaient être mieux protégées de la foule des disciples qu’elles ne l’avaient été jusque là. Dans la « mosquée » de Médine, en réalité la résidence et le quartier général de Mohammad, la grande cour où se trouvaient les cabanes réservées à chacune de ses femmes était constamment encombrée de visiteurs. Des révélations vinrent prescrire de ne pas entrer sans se faire annoncer, de n’interpeller les femmes qu’à travers un rideau. Elles devaient en outre se couvrir la face.
Une autre « histoire de femmes » devait d’ailleurs bientôt démontrer, si l’on peut dire a contrario, l’utilité de telles précautions. Cela se passa, selon une des chronologies possibles, quelque deux mois après « l’affaire du collier ». Un jour, Mohammad était à la recherche de son affranchi Zayd ibn Hâritha, l’ancien esclave d’origine chrétienne que lui avait donné Khadïja. Il l’avait affranchi et adopté et on l’appelait souvent Zayd ibn Mohammad. Son père adoptif, le prophète, avait grande confiance en son jugement et en son courage. Il venait de le prendre pour secrétaire et lui avait demandé d’apprendre l’araméen pour pouvoir se dispenser d’utiliser des secrétaires juifs. Il l’avait marié à une de ses cousines, Zaynab bint Jahsh, une fille très pieuse, dit on, veuve disent certains, en tout cas très belle malgré son âge avancé pour une Arabe, 35 ans à peu près. Son ménage ne marchait pas très bien, semble-t il. Mohammad, à la recherche de Zayd, alla frapper à sa porte. Il n’y était pas, mais Zaynab, en négligé, l’accueillit et l’invita à entrer. N’était il pas comme son père et sa mère? II refusa, mais le vent leva le rideau pendant que, semble t il, elle s’habillait en hâte. Il s’enfuit, troublé, marmonnant quelques paroles qu’elle ne comprit pas bien. Elle entendit seulement : « Louange à Allah le Très Grand! Louange à Allah qui change les cœurs ! » Peu après, Zayd rentrait chez lui et sa femme l’informa de tout. Il partit chez le prophète et lui dit : « Envoyé d’Allah, il m’est revenu que tu es allé chez moi. Pourquoi n’es tu pas entré ? N’es tu pas mon père et ma mère, envoyé d’Allah ? Peut être Zaynab t’a t elle plu ? En ce cas, je me séparerai d’elle! » Mohammad lui répondit : « Garde ta femme à toi. » Zayd, néanmoins, interrompit ses rapports avec elle et même se sépara d’elle. Mais Mohammad refusait toujours d’épouser la femme de son fils adoptif. Il craignait le scandale. L’adoption, pour les Arabes, était supposée entraîner les mêmes effets que la filiation naturelle. Epouser Zaynab était comme épouser sa bru, presque sa fille. Inceste abominable! Il n’est pas sûr cependant que Mohammad, tout au fond de lui même, individualiste qui avait déjà revisé bien des croyances communes chez son peuple, considérât comme vraiment fondée cette assimilation de la parenté artificielle à la filiation naturelle. Le coran insiste ailleurs sur l’observation, en cas de divorce et de remariage, d’une période de continence de la femme qui évite toute confusion possible sur la paternité des enfants. Pourtant, dans l’affaire de Zaynab, il est clair qu’il se sentait dans son tort. N’avait il pas lui même, la première année du séjour à Médine, institué une « fraternité » artificielle entre des Médinois et des Emigrés et n’entraînait elle pas des effets juridiques? Mais, comme toujours dans les cas difficiles, Allah vint à la rescousse. Un jour que Mohammad s’entretenait avec `Aïsha, il entra en transe. Quand elle fut terminée, il souriait. I1 s’écria : « Qui va aller chez Zaynab lui annoncer la bonne nouvelle, lui dire qu’Allah m’a marié à elle? » Et il récita la Révélation qui venait de « descendre ». Le texte coranique que l’on cite comme tel doit pourtant être un peu postérieur :
« Il n’appartient pas à un croyant ni à une croyante, lorsque Allah et son Envoyé ont décidé une chose, d’avoir leur libre arbitre sur cette affaire... Quand tu disais à celui qu’Allah a favorisé et que tu as favorisé toi même : garde ta femme et sois pieux envers Allah! alors tu cachais en toi ce qu’Allah allait proclamer. Tu craignais le jugement des gens, mais c’est plutôt Allah qu’il faut craindre. Lorsque Zayd a terminé son commerce avec elle, nous te l’avons donnée pour épouse. Et cela afin que nul grief ne soit fait aux Croyants à l’égard des épouses de leurs fils adoptifs lorsque ceux ci ont terminé leur commerce avec elles. Que cela soit un ordre d’Allah à exécuter!... Mohammad n’est le père d’aucun de vos mâles. Il est l’Envoyé d’Allah et le sceau des prophètes » (coran, xxxrrt, 36 40).
Admonesté par Allah, mais souriant, faisant de ce cas un précédent pour une législation de validité générale, Mohammad allait presser le mariage pour lequel on fit un festin exceptionnel. Les auteurs musulmans modernes, suivis assez curieusement sur ce point par W. Montgomery Watt, ont voulu insister sur le caractère non érotique de l’incident. Zaynab, à 35 ans, ne pouvait être désirable. Mohammad aurait vraiment fait de ce mariage une alliance politique (il s’unissait à des alliés d’Abou Sofyân) et un modèle juridique dirigé contre la valeur accordée à l’adoption. Ce seraient les Occidentaux chrétiens ou voltairiens qui auraient insisté avec une lourde ironie sur le coup de foudre du prophète si aisément inflammable. Pourtant il n’est que de lire nos sources, les textes arabes historiques et traditionnels, pour s’apercevoir que cette interprétation n’a pas été découverte par les Occidentaux. Ce sont ces textes qui insistent sur le trouble de Mohammad apercevant Zaynab en déshabillé, ce sont eux qui parlent de l’extrême beauté de celle ci. Le jugement de l’opinion publique auquel fait allusion le texte coranique lui même, on l’a vu, ne pouvait être sévère que s’il soupçonnait d’autres motifs que juridiques au mariage projeté. La tradition nous le confirme. L’intervention d’Allah, apparemment insoupçonnable, aurait dû couper court à ces rumeurs, au moins parmi les Croyants.
Pourtant un hadith prête à la jalouse `Aïsha ces paroles sarcastiques se référant à l’accusation de quelques Douteurs, suivant lesquels Mohammad ne divulguait pas certains des versets qu’Allah lui révélait, les gardait par devers lui : « Si le prophète avait caché quelque chose de la Révélation, ce seraient ces versets qu’il aurait dû cacher. » Il est clair qu’on trouvait qu’ils lui faisaient bien trop plaisir. Naturellement ce n’est pas à son érotisme qu’on trouvait à redire, personne n’y voyait rien que de normal. Ce qu’on trouvait étrange, c’est que la règle ait si bien convenu à l’assouvissement de ses désirs qui se heurtaient pour une fois à un tabou social. Quant à penser avec M. Hamidullah, fort savant apologète musulman, que les exclamations de Mohammad devant la beauté de Zaynab aient signifié uniquement son étonnement que Zayd n’ait pas réussi à s’entendre avec une si belle femme, nous ne le pouvons pas, car cela est tout à fait contraire au sens manifeste des textes. Même le passage coranique, si concis soit il, suppose que le prophète avait bien envie de faire ce que la Révélation ne lui ordonna que plus tard et que seule la crainte de l’opinion publique le retint. La thèse de M. Hamidullah montre seulement une fois de plus à quel degré de subtilité peut mener le désir de prouver des thèses dont le dogme a d’avance proclamé la vérité.
Faudrait il en conclure que Mohammad a inventé ces versets, a placé dans la bouche d’Allah ce qu’il voulait lui faire dire, qu’il est le type même de l’imposteur au sens voltairien du mot? Je ne le pense pas. Mais je reviendrai sur ce problème.
Cependant de graves événements allaient détourner le prophète de ses difficultés domestiques. On a vu que, par une série de petits raids, il avait dispersé des concentrations de troupes mobilisées contre lui. L’assassinat lui avait enlevé le souci de quelques ennemis influents. L’expulsion des Banou Nadir, la chute du prestige d’ibn Obayy rendaient sûrs ses arrières. Mais Abou Sofyân, de son côté, n’était pas resté inactif. Une grande coalition se préparait. La tradition musulmane accorde un grand rôle aux Juifs des Banou Nadir, réfugiés â Khaybar, dans sa formation. Quoi qu’il en soit, Qoraysh et les Juifs obtinrent le soutien de plusieurs grandes tribus nomades, surtout les Ghatafân qui avaient marchandé leur soutien âprement, essayant de faire monter les enchères. A la fin de mars de l’an 627, peu après le mariage avec Zaynab semble t il, trois armées, sous le commandement suprême d’Abou Sofyân, se dirigèrent vers Médine. En tout, il y aurait eu là 10 000 hommes, plus 600 chevaux et des chameaux.
Mohammad fut informé par son service de renseignements du départ imminent des coalisés. Il pouvait, quant à lui, réunir une force d’environ 3 000 hommes au maximum. Il n’était pas question d’aller se mesurer en rase campagne avec les coalisés, ni même de sortir à leur rencontre comme à Ohod. On n’avait d’ailleurs plus à défendre les champs d’orge, car l’ennemi avait tardé et on avait eu le temps de faire la moisson et de la rentrer. L’essentiel était donc de pouvoir soutenir dans de bonnes conditions le siège de l’oasis. Une armée arabe ne pouvait rester longtemps dans la situation d’assiégeante. Il fallait éviter surtout qu’elle ne pénètre dans l’oasis, opération pour laquelle elle s’était sans doute mieux préparée qu’au temps d’Ohod. Médine était bien protégée, on l’a vu, du côté de l’Ouest, du Sud et de l’Est par des plaines de blocs basaltiques (barra) et par des collines, le tout rendant la progression d’une armée montée très difficile. Il était d’ailleurs facile de barricader les quelques rues qui s’ouvraient dans l’amas compact des maisons de la principale agglomération. La ville était exposée seulement au nord, là où les maisons étaient dispersées dans la plaine. Mohammad fit creuser, pour combler cette brèche, un fossé assez profond qu’on appela, d’un nom persan, le khandaq. La tradition rapporte qu’un tel ouvrage apparut comme une innovation étonnante aux Arabes et que ce fut un affranchi persan, Salmân, qui suggéra ce moyen de défense à Mohammad. Nous savons pourtant qu’il y avait des fortifications en Arabie même, à Tâ’if par exemple, pour ne pas parler du Yémen.
Le travail se fit avec entrain. Tout le monde y participa, jusqu’aux enfants. Mohammad donnait l’exemple. Les membres de la dernière tribu juive restant à Médine, les Qorayza, coopérèrent aussi. Les femmes et les enfants furent mis à l’abri dans les fortins qui parsemaient l’oasis. Le fossé fut fini en six jours. Mohammad établit son quartier général sur le mont Sal`, tout près du fossé. Il était temps. L’ennemi arrivait.
I1 s’installa en deux camps, au nord ouest et au nord de l’oasis. Ce qui se passa ensuite est très étonnant pour nos conceptions de l’art militaire. Nous hésiterions à croire que ce siège s’est vraiment passé comme le rapporte, à sa manière fragmentaire, hésitante et souvent contradictoire, la tradition. Mais des exemples récents et bien attestés de guerres de siège en Arabie viennent nous démontrer que les choses ont fort bien pu, en effet, se passer de cette façon. Tous ces 13 000 hommes rassemblés autour de cette tranchée passèrent deux à trois semaines à échanger des injures en prose et en vers ainsi que des flèches lancées à une distance rassurante. En tout il y eut trois morts parmi les assaillants et cinq parmi les défenseurs de l’oasis!
La récolte était faite et les assiégeants avaient du mal… p 244
… de profiter de l'occasion que lui offrait le dispositif ennemi tout entier dirigé contre lui. Par un mouvement tournant, il pourrait occuper la cité en entrant par le côté non défendu. Abou Bekr insita sagement pour qu'on s'en tînt au plan primitif de pèlerinage pacifique. Mohammad se rallia à son avis. Il se déroba aux cavaliers qorayshites en se faisant guider à travers une campagne rocheuse et épineuse où l’armée se frayait difficilement un chemin. On arriva ainsi à Hodaybiyya à une quinzaine de kilomètres au nord ouest de Mekka. II y avait là un grand arbre et un puits, on était à la limite du territoire sacré et la chamelle de Mohammad refusait d'aller plus loin. Arrivés à cet endroit avant l'aube, les Musulmans allumèrent les feux, sans chercher à se dissimuler. Les cavaliers qorayshites vinrent s'interposer entre eux et la ville.
Les Qorayshites étaient désunis. Leur grand homme, Abou Sofyân, était en voyage. Un parti important voulait transiger avec Mohammad. Ils envoyèrent des délégués pris non parmi eux, mais parmi leurs alliés bédouins, explorer les intentions du prophète. Ils revinrent impressionnés par la piété et les dispositions pacifiques des Musulmans ainsi que par l'autorité de Mohammad sur eux. L'un des négociateurs n'avait il pas, au cours de la discussion, caressé plusieurs fois la barbe du prophète et un des Musulmans présents, indigné de cette familiarité, n'avait il pas fini par lui taper sur la main ? Ce Musulman se révéla d'ailleurs un cousin du négociateur, vomi par sa tribu car il avait assassiné des gens d'une autre tribu, puis avait embrassé l'Islam et s'était réfugié à Médine, laissant ses contribules s'arranger avec la tribu des victimes. Ils avaient dû donner 1 300 chameaux pour l'apaiser. « Que fais tu avec toute cette pègre contre tes honorables parents? dit en substance l'homme à Mohammad, ils te lâcheront à la première occasion. » Abou Bekr s'indigna : « Suce le clitoris d'Allât ! Nous, le lâcher? »
A son tour, Mohammad envoya un ambassadeur. Ce fut son gendre, l'élégant `Othmân qui partit, sous 1a protection de ses nombreux parents de l'autre camp. Les négociations durèrent longtemps. Le bruit courut au camp musulman que 'Othman avait été mis à mort. Les hommes, très émus, vinrent, sous l'arbre de Hodaybiyya, prêter solennellement serment à Mohammad qu'ils le défendraient jusqu'a la mort. Le « serment sous l'arbre » est resté célèbre. On s'honorait d'avoir eu un ancêtre qui y avait participé. Mais `Othmân revint. Les négociations n'étaient pas rompues, mais étaient difficiles. Mohammad s'obstinait, mais gardait tout son calme. Il ne voulait qu'accomplir les rites et rien de plus. Pouvait on lui refuser cela? Les Qorayshites finirent par envoyer un plénipotentiaire, Sohayl ibn 'Amr. Les pourparlers continuèrent entre lui et Mohammad, sous l'arbre, au milieu des Musulmans qui ne se gênaient pas pour exprimer leur avis, pour conseiller impérieusement au délégué qorayshite de parler moins fort. `Omar et d'autres s'indignaient qu'on pût traiter avec ces païens. Le futur calife en vint à apostropher le prophète. Plus tard il déclarait que, s'il y avait eu cent hommes de son avis, il aurait fait scission. Mais Mohammad était imperturbable. Enfin on appela 'Ali pour coucher par écrit les stipulations du pacte. Le prophète lui dit de commencer par 1a formule musulmane : « Au nom d'Allah, le Clément (rahmâtr), le Miséricordieux. » Sohayl protesta : « Je ne reconnais pas cette formule. Ecris : En ton nom, ô Allah! » Mohammad céda. Il continua à dicter : « Voici le traité de paix conclu par Mohammad, l'Envoyé d'Allah avec Sohayl ibn 'Amr. » Celui ci protesta encore : « Si j'avais convenu que tu étais l'Envoyé d'Allah, je ne t'aurais pas combattu. Ecris ton nom et celui de ton père. » Mohammad céda encore. On écrivit simplement : « Voici le traité de paix conclu par Mohammad ibn `Abdallâh avec Sohayl ibn 'Amr. » Suivaient les stipulations. La guerre cesserait pendant dix ans. Tout ce temps les Qorayshites qui iraient chez Mohammad sans la permission de leur tuteur légal seraient extradés, mais les Musulmans qui rejoindraient Mekka ne le seraient pas. Les tribus seraient libres de s'allier avec les uns ou avec les autres. Cette année, Mohammad et les siens devaient renoncer à entrer à Mekka, mais l'année suivante les Qorayshites évacueraient la cité pendant trois jours et les Musulmans pourraient venir y faire leurs dévotions, munis des seules armes du voyageur, l'épée au fourreau.
Les Musulmans furent très déçus et ils manifestèrent leur mauvaise humeur. Mais Mohammad et Abou Bekr voyaient plus loin. Au prix de multiples concessions, parfois humiliantes, mais sans signification profonde, ils avaient obtenu ce qu'ils voulaient. Les Qorayshites avaient traité avec Mohammad, l'avaient reconnu comme une puissance. Ils avaient surtout admis que lui et ses hommes étaient d'honorables fidèles du culte de la Cité puisqu'on les laisserait l'année suivante venir le pratiquer. Tout cela avait des implications qui ne tarderaient pas à se révéler.
Mais, dans l'immédiat, le pacte de non agression conclu avec Mekka donnait à Mohammad une opportunité longtemps attendue. L'alliance de fait entre les Juifs de Khaybar, Qoraysh et les tribus bédouines de Ghatafân et de Fazâra se trouvait disloquée. II fallait en profiter pour empêcher de nuire le centre ennemi de Khaybar. II était d'ailleurs nécessaire de donner un exutoire aux énergies des Musulmans privés de butin à Hodaybiyya. Khaybar était riche. C'est comme Médine, à 150 km environ au nord de celle ci, une vaste palmeraie entre des champs de blocs de lave. Les Juifs, par l'irrigation et une culture soigneuse, avaient intensément développé la production de dattes, richesse essentielle de cette partie de l'Arabie. Ils résidaient dans sept forteresses éparses au milieu des jardins. Une partie de la récolte (c'était et c'est encore la coutume en Arabie) servait à acheter la protection des Bédouins voisins, militairement supérieurs, et la poursuite paisible de l'activité agricole. Les Juifs (on se souvient que la tribu juive des Banou Nadir expulsée de Nlédine par Mohammad était venue se réfucier à Khaybar) étaient divisés en groupes tribaux et n'obéissaient pas à une autorité unique. Cela devait faciliter la tâche de Mohammad. Après être resté à Médine un mois à peine au retour de Hodaybiyya, il partit pour le Nord avec 1 600 hommes. Les alliés bédouins des Juifs s'abstinrent de leur porter secours. La tradition musulmane a essayé d'excuser leur mauvaise foi en faisant appel à diverses raisons d'abstention, certaines surnaturelles. II est probable que, simplement, Mohammad les avait achetés par des promesses de participation au butin. Le siège, si on peut l'appeler ainsi, dura plus d’un mois. Les Musulmans, se retirant tous les soirs dans leur camp, attaquaient les forteresses juives une à une à coups de flèches, empêchant leurs défenseurs de sortir, les privant d'eau et saccageant leurs champs. Les Juifs furent incapables d'offrir une résistance coordonnée. Leurs essais de sorties furent repoussés. Certains, désireux d'assurer leur sauvegarde, traitaient avec Mohammad. Plusieurs forts capitulèrent. Mohammad attendit patiemment en continuant son blocus la capitulation des trois derniers. On en vint à négocier. Les Musulmans participant au siège devenaient simplement les successeurs des Bédouins qui accaparaient une partie de la récolte des Juifs sous prétexte de protection. Ils percevraient, eux, la moitié de la récolte. Il avait été prévu dès le départ que seuls ceux qui avaient été à Hodaybiyya pourraient participer à cette aubaine. D'autre part, le butin avait été considérable. Une partie très importante des biens juifs fut confisquée. Les hommes et les femmes pris dans les premiers fortins durent rester captifs. Parmi ces dernières il y avait une belle fille de dix-sept ans, Çafiyya, que Mohammad prit pour lui après avoir fait tuer son mari, convaincu d'avoir dissimulé ses biens. Il la persuada d'embrasser l'Islam et, violemment épris, lui fit partager sa couche le soir même. Il violait ainsi ses propres ordres antérieurs suivant lesquels ses partisans devaient attendre la fin de la période menstruelle en cours pour s'unir à leurs captives. Mais elle était si belle! Quand elle dut monter à chameau pour le voyage de retour, le prophète d'Allah mit un genou à terre et lui présenta l'autre pour lui servir de marchepied.
Une autre Juive fut moins facilement conquise. Une nommée, qui avait vu tuer son père, son oncle et son mari, chargée de préparer un agneau rôti pour le repas de Mohammad, s'informa du morceau que celui ci aimait le mieux. C'était l'épaule. Elle y mit du poison et en imbiba aussi le reste de la viande. Trouvant un goût étrange à la première bouchée, Mohammad la recracha tandis qu'un de ses compagnons, Bishr, qui avait avalé la viande en mourait. Le prophète interrogea Zaynab. « Tu n'ignores pas ce que tu as fait à mon peuple, répondit-elle. Je me suis dit : Si c'est un prophète, il sera informé (de la présence du poison); si c'est un roi terrestre, j'en serai débarrassée. » Mohammad lui pardonna.
Les autres colonies juives de la région, celles de Fadak, du Wâdi 1 qorâ, de Taymâ comprirent la leçon de Khaybar.
Elles se soumirent sans tergiverser. Elles eurent les conditions de Khaybar ou d'autres plus avantageuses. Moyennant paiement d'une taxe, elles gardaient leurs biens. Le problème juif était pratiquement résolu pour Mohammad.
Le reste de l'année se passa dans la routine des petites razzias, des négociations diplomatiques avec les cheikhs des tribus, des manoeuvres pour gagner à la cause musulmane telle ou telle personnalité bédouine ou mekkoise. Mekka était toujours le problème numéro un. Conformément aux stipulations du pacte de Hodaybiyya, quand douze mois furent écoulés, Mohammad se mit en route pour le pèlerinage. Il avait avec lui 2 000 partisans et une grande quantité d'armes. Celles ci furent entreposées à la limite du territoire mekkois sous la garde d'un petit détachement à toutes fins utiles. Gardant comme seule arme leur épée au fourreau, poussant devant eux les chameaux destinés aux sacrifices, les Musulmans s'avancèrent dans la Cité évacuée par ses habitants comme il avait été convenu. C'était la première fois depuis sept ans que le prophète revoyait sa ville natale. Il y revenait la tête haute, entouré des siens. Sans quitter son chameau, il fit les tournées rituelles autour de la Ka'ba. Il paraît qu'on lui refusa d'entrer dans le petit sanctuaire. II fit aussi les sept courses rituelles de la `omra entre deux petites hauteurs près du lieu saint, Çafâ et Marwa, distantes d'environ 400 mètres. Du haut des collines voisines, les Qorayshites purent voir la foule des Musulmans imiter leur maître à pied et lancer le cri habituel de « Labbayka » (me voici à toi!). Ils virent Bilâl monter sur le toit de la Ka'ba et en lancer l'appel musulman à la prière. Ils se voilèrent la face et remercièrent les dieux d'avoir fait mourir leurs pères avant qu'ils aient pu voir un tel sacrilège.
Mohammad profita de son séjour pour se marier avec la soeur de la femme d'un de ses oncles, un petit banquier, Abbâs, qui n’avait pas adhéré à sa foi. Cette nouvelle épouse, Maymouna, avait 27 ans. Il tenta d'en profiter pour rester, un peu plus longtemps à Mekka. Il invita les chefs qorayshites au banquet traditionnel de mariage. Ils lui répondirent qu'ils n'avaient pas besoin de son banquet et le prièrent de déguerpir au plus tôt. Il n'insista pas et partit. A la première étape, avec sa hâte habituelle, il consomma le mariage.
Les petites expéditions militaires, pour obliger une tribu au respect de la nouvelle puissance musulmane ou pour venger un affront, se succédaient. L'une se détache particulièrement quoique nous en comprenions mal le déroulement et la motivation. Dans sa narration, la tradition a tressé de façon inextricable un méli mélo de rapports partiaux et contradictoires. Il s'agit de l'expédition qui, en l'an 8 de l'Emigration, en septembre 629 suivant notre comput, fut dirigée vers le nord, vers la frontière de l'Empire byzantin. Le général en chef était Zayd ibn Hâritha, le fils adoptif de Mohammad lui même, et le prophète lui avait confié 3 000 hommes. C'était donc une campagne à laquelle il attachait beaucoup d'importance. Pourtant la troupe était composée en grande partie, semble t il, de Bédouins, nouveaux convertis et surtout désireux de conquérir du butin. Pour la première fois, les Musulmans pénétraient dans l’Empire byzantin. En apprenant l’arrivée de ce qu’il devait considérer comme une bande de pillards, l’autorité de la région, un certain Théodore le Vicaire, réunit une troupe d’auxiliaires arabes, chrétiens et païens, de cette marche frontière, dans l’ancien pays d’Edom, au sud est de la mer Morte. Ainsi le raconte l’historien byzantin Théophane et c’est la première fois qu’on peut tirer parti, pour le récit de la vie du prophète, d’une source non musulmane. Le choc eut lieu à Mo’ta et il fut sanglant quoiqu’on n’ait nommé que douze Musulmans tués. Mais peut être que la mort de Bédouins, adhérents récents et douteux, n’a pas paru digne d’être enregistrée. Parmi les morts, il y avait les trois chefs successifs de l’armée : Zayd ibn Hâritl’a, puis Ja’far ibn Abi Tâlib, le frère de ‘Ali et le cousin ~ILI prophète, enfin le poète guerrier `Abdallàli ibis Rawàh.i. Les Musulmans en déroute furent regroupés par l’ex grand général qorayshite devenu Musulman depuis peu et aff’ccté à un rang subordonné dans l’armée, Kllàlid ibn al 1V;if:d. « L’épée d’Allah », comme on devait l’appeler, sut rét~iblir un peu d’ordre et ramener à Médine les survivants déconfits. Ils furent accueillis par des reproches, des injures et dis railleries. Moliammad dut les prendre sous sa haute protection.
Les trois mois qui suivirent furent décisifs. Mohammad avait maintenant les yeux fixés en premier lieu sur Mekka. Le traité de Hodaybiyya, qu’il avait accepté dans la perspective de ses buts immédiats d’alors, contenait des Stipulalations à la longue inapplicables. On a vu que, de façon assez humiliante, le prophète s’engageait, sans réciprocité, à renvoyer à Mekka ceux qui adhéreraient à l’Islam sans l’autorisation de leur protecteur légal. Peu après le traité, un cas difficile s’était présenté. Le prophète avait ainsi extradé un certain Abou Baçîr, un confédéré du clan qorashite des Banou Zohra. Sur la route du retour à Mekka, ce personnage tua un de ses gardiens et retourna à Médine. Mohammad, embarrassé, offrit de le livrer au gardien survivant qui était accouru se plaindre. L’homme, épouvanté, refusa de convoyer seul un si dangereux prisonnier. Mohammad alors considéra qu’il avait satisfait aux obligations du traité, ayant livré par deux fois Abou Baçîr aux Qorayshites. Il ne pouvait faire mieux et ce n’était pas de sa faute s’ils n’avaient pas su le garder et refusaient maintenant d’en prendre livraison. Il fit comprendre pourtant à Abou Baçïr qu’il préférait le voir en dehors de Médine. Abou Baçir comprit et se réfugia près de la côte de la mer Rouge, là où passaient les caravanes mekkoises allant en Syrie ou en revenant. Il réunit autour de lui quelque soixante dix hommes dans son cas, qui se livrèrent au brigandage au détriment des caravanes en question. Les Qorayshites ne pouvaient apparemment réduire par la force cette bande et Mohammad déclarait qu’il n’en était pas responsable. Les Qorayshites finirent par demander à Mohammad de les prendre parmi les siens, renonçant à exiger leur extradition. Ils seraient au moins saufs de leurs exactions et sauraient à qui s’en prendre.
Mais ils étaient furieux. Beaucoup se juraient aussi d’abuser de la lettre du traité pour rendre la monnaie de sa pièce à Mohammad. ILS en eurent bientôt l’occasion. En rajab de l’an 8 (novembre 629), à la suite d’une vendetta qui durait depuis plusieurs décennies, des Banou Bakr, des Bédouins alliés de Qoraysh, encouragés par les plus excités des Qorayshites, attaquèrent un groupe de la tribu des Khozâ’a, alliés de Mohammad, tout près de Mekka.
Un homme fut tué. Les autres, malmenés, durent s’enfuir vers le territoire sacré de Mekka et, poursuivis même là, se réfugier dans deux maisons amies. Scandaleusement, les Bakr firent le siège des maisons. En tout une vingtaine de gens des Khozâ’a furent tués.
Étant donné les moeurs arabes, c’était une grosse affaire. Mohaminad allait crier vengeance. Les divergences entre chefs mekkois, qui depuis plusieurs mois avaient surgi et s’étaient élargies, sur la conduite à tenir vis à vis du prophète, allaient apparaître au grand jour. Les irréductibles, ceux qui avaient encouragé les Banou Bakr et même, dit on, participé directement à leur action, étaient pour parler haut. Abou Sofyân était convaincu depuis longtemps que le mieux était de s’entendre avec le prophète. La discussion révéla que la majorité était pour lui.
C’était le résultat d’un long cheminement des esprits. Le vain siège de Médine avait démontré qu’on ne pouvait plus détruire la puissance que représentait Mohammad. Ses victoires sur les colonies juives, ses expéditions vers le nord, ses traités avec les Bédouins avaient encore augmenté cette puissance. Ses activités entravaient de façon radicale le commerce dont vivait exclusivement Mekka. D’un autre côté, son pèlerinage solennel à la Ka’ba avait montré son respect des lieux saints mekkois. Il était clair maintenant qu’il n’entendait nullement détruire le Sanctuaire, mais au contraire en développer le culte après l’avoir orienté de façon un peu différente, à la gloire exclusive d’Allah. Sa formule d’État théocratique avait prouvé sa valeur. La discipline des Musulmans à Hodaybiyya et pendant la `omra de l’année suivante avait frappé les Mekkois. Les sectateurs de Mohammad étaient forts et leur chef avait réussi à les rendre riches. Il semblait y avoir tout intérêt à participer à cette puissance et à cette richesse puisqu’on ne pouvait les détruire. Pour les commerçants réalistes qu’étaient les Mekkois riches, pour les pauvres séduits par la prospérité dont jouissaient les Médinois, les choses étant ce qu’elles étaient, les obstacles idéologiques devaient être aisément surmontés.
Abou Sofyàn, l’homme du compromis, fut donc envoyé à Médine pour apaiser Mohammad. Sa fille, Omm Habîba, qui l’avait quitté depuis longtemps pour embrasser l’Islam, venait justement d’épouser un an auparavant, le prophète. Qu’allait faire celui ci auquel les Khozâ`a se plaignaient avec vigueur? Tout Qoraysh attendait dans l’angoisse ce qu’il déciderait. On ne s’était résolu ni à lui déclarer la guerre, ni à payer le fort prix du sang qu’il exigerait pour les Khozâ’a tués, ni à lui abondonner les Banou Bakr.
Abou Sofyân allait il arranger les choses? La tradition nous dit qu’il fut reçu très fraîchement à Médine, y compris par sa fille. Mais les détails qu’elle nous donne sont visiblement inspirés par la tendance anti omeyyade (c’est à dire dirigée contre les descendants d’Abou Sofyân, la dynastie des califes omeyyades) des premiers traditionnistes. La suite des faits semble indiquer au contraire qu’un accord, peut être en partie tacite, fut conclu entre le chef mekkois et son gendre.
Celui ci commença immédiatement à préparer une expédition contre Mekka. Il tint soigneusement secrets ses préparatifs, coupa toute communication avec la cité qorayshite, feignit de préparer quelque campagne vers le nord. Il convoqua des contingents de toutes les tribus qui lui étaient alliées. Il partit enfin avec une troupe immense par rapport aux normes de l’Arabie d’alors : 10 000 hommes. On était le 10 ramadan de l’an 8, le 1" janvier 630. Le long de la route arrivaient de nouveaux contingents et des Mekkois anxieux de se mettre bien avec leur conquérant présumé. Parmi ceux ci, un des pires ennemis d’autrefois du prophète qui craignait à très juste titre, on le verra, ses représailles, et `Abbâs, le banquier, oncle de Mohammad. A deux étapes de Mekka, l’armée campa et alluma dix mille feux. La panique s’accrut dans la Cité. Des données embrouillées et contradictoires de la tradition, il résulte qu’Abou Sofyân fut envoyé par les Qorayshites au camp musulman ou plutôt, sans doute, se fit confier cette mission. II se mit sous la protection de `Abbâs. Tout était sans doute arrangé d’avance avec celui ci qui venait de rejoindre l’armée de son neveu. Abou Sofyân se convertit formellement à l’Islam et retourna à Mekka où il annonça les conditions de Mohammad. Elles étaient claires. La Cité ne risquait rien si elle accueillait sans difficultés le vainqueur. Devant la force de celui ci, toute résistance était vaine. La vie et les biens de tout non résistant seraient sauvegardés. II suffisait de s’enfermer dans sa maison en déposant ses armes ou encore de se réfugier dans la maison d’Abou Sofyân. En vain la femme de celui ci, l’enragée Hind, voulut le faire taire. Elle le saisit par la moustache et cria : « Tuez donc cette grosse outre pleine de graisse! Elle est belle, l’avant-garde du peuple! » Mais il continuait : « Malheur à vous! Qu’elle ne vous égare pas! Il est arrivé quelque chose qui est sans précédent ! » Mohammad laissa aux nouvelles apportées par Abou Sof’yân le temps de faire leur effet et, le jeudi 20 ramadan 8 (11 janvier 630), en quatre colonnes, les Musulmans entrèrent dans la ville aux rues désertes. Seule une poignée de jusqu’au boutistes fit quelque résistance dans un coin de la ville. Khâlid ibn al Walid les mit facilement en déroute. Ils eurent une dizaine ou une vingtaine de morts contre deux ou trois du côté clés Musulmans. Mohammad, à peine reposé, fit route vers le sanctuaire. Une longue verge à la main, monté sur son chameau, au milieu de l’armée en liesse, d’une foule d’hommes, de chevaux et de chameaux, devant les Qorayshites émus, grimpés sur leurs terrasses, il toucha la Pierre Noire de son bâton, criant à pleine voix l’invocation suprême de l’Islam Allahou akbar! « Allah est le plus grand. » Les dix mille hommes répéterent la formule sacrée. Alors il fit les sept tournées rituelles. Il fit abattre les idoles amassées dans le Temple. Puis il se fit donner la clef de la Ka’ba et y entra. A l’intérieur, il y avait un trésor qu’il respecta, quoique composé de dons offerts par les païens à leurs dieux. Il y avait aussi des fresques qu’il fit effacer sauf, dit on, les images d’Abraham, de Jésus et de la Vierge. Puis il fit un discours et invita les Qoravshites à venir lui rendre hommage, à le reconnaître comme messager d’Allah et à lui jurer, à ce titre, obéissance. Une longue colonne d’hommes, puis de femmes, vint défiler devant le prophète assis sur le rocher de Çafà et faire acte d’allégeance entre les mains de ‘Omar assis un peu plus bas.
Suivant l’usage des politiques habiles, Mohammad avait proclamé le pardon des offenses passées. Pourtant il avait fait exception pour une dizaine d’hommes et de femmes dont il n’avait pu digérer les affronts. Ce n’étaient pas ceux qui avaient dirige a résistance contre lui. Il savait bien que ces hommes avaient joué et perdu, que maintenant ils avaient assimilé la leçon et qu’il pouvait compter sur leurs capacités désormais à son service. Mais il ne pouvait pardonner aux propagandistes, à ceux qui l’avaient raillé et ridiculisé en vers et en chansons. Il y avait `Abdallâh ibn Sa`d, ce secrétaire qui prenait les révélations sous sa dictée et avait été saisi de doutes quand il avait continué de lui même à écrire dans le style coranique et que le prophète n’avait pas relevé l’interpolation. Il s’était, on s’en souvient, réfugié à Mekka et avait raconté cette histoire. `Othmân demanda la grâce de cet homme qui représentait ce que les semeurs d’idéologies haïssent le plus : la critique rationnelle lucide. `Othmân insista tant (`Abdallâh était son frère de lait) que le prophète finit par céder, mais il dit ensuite aux assistants : « Je me suis tu longtemps. Pourquoi l’un de vous n’a t il pas tué ce chien? Pourquoi ne m’as tu pas fait signe, Envoyé de Dieu? dit l’un d’eux. On ne tue pas par signes, » dit le prophète mécontent. `Abdallâh devint plus tard un haut fonctionnaire de l’Empire musulman. Il avait compris que la vérité est impuissante devant les mythes qui vont dans le sens de l’histoire et que la force appuie. Il était plus profitable de s’en accommoder.
Un autre apostat (celui ci pour des raisons moins idéologiques) n’eut pas sa chance. Il avait composé des vers contre Mohammad et donnait à Mekka des soirées où il les faisait chanter par deux chanteuses. Il fut tué ainsi qu’une des chanteuses. L’autre (chanteuse) se cacha et se fit pardonner plus tard. Il y avait aussi parmi les proscrits deux ou trois hommes qui avaient brutalisé les filles du prophète et un autre qui, ayant reçu de Mohammad le prix du sang pour son frère tué par erreur, avait néanmoins continué à le venger sur des Musulmans. Hind, la femme d’Abou Sofyân, qui avait à Ohod si sauvagement manifesté sa joie en mangeant le foie de Hamza, l’oncle du prophète, fut epargnée naturellement. Son mari et sa famille etaient des recrues trop précieuses. Son fils, son petit fils allaient être bientôt les princes de cet Islam que son mari et elle avaient si haineusement combattu.
Ces quelques exemples de vengeance commençaient à inquiéter Qoraysh. Mohammad certifia à Abou Sofyân, venu exprimer l’émotion de la tribu, que c’étaient les derniers. Il en profita pour emprunter aux plus riches Qorayshites de fortes sommes. N’était il pas de bonne politique de distribuer quelque compensation aux soldats musulmans qui n’avaient rien eu à se mettre sous la dent en fait de butin? On distribua 50 dirhems à plus de 2 000 hommes choisis parmi les plus nécessiteux.
Mohammad resta une quinzaine de jours à Mekka. Il prenait les mesures administratives que sa victoire exigeait. II fit briser les idoles des sanctuaires voisins et un héraut avertit les nouveaux Croyants de détruire leurs idoles privées. Mais il ne semble pas que personne fût contraint d’embrasser l’Islam. II dut subsister un certain nombre de païens. Comme plus tard ses successeurs à une échelle mondiale, Mohammad eut la sagesse de créer les conditions favorables à l’adoption générale de sa religion et de les laisser ensuite accomplir leur effet naturel sans bousculer l’ordre des choses. Les avantages de la conversion étaient grands. Le culte païen ne pouvait plus être que domestique. La pression sociale ne jouait plus en faveur du paganisme mais favorisait l’Islam. Cela suffit. Quelques années plus tard le paganisme mekkois avait vécu.
Les Médinois, les Auxiliaires (ançâr) comme on les appelait, regardaient d’un oeil méfiant cette indulgence du prophète. Ses contribules mekkois qui l’avaient tant combattu allaient ils l’emporter dans son esprit sur ceux qui l’avaient soutenu dans les moments les plus pénibles? Allaient ils avoir la meilleure part? La complicité des liens de la famille et de la patrie allait elle prévaloir sur la camaraderie créée par les périls affrontés en commun? Ils firent part de leur inquiétude à Mohammad. Il les rassura. « Je veux vivre et mourir avec vous, » dit il. Il demeurait sous une tente et faisait ses prières comme un voyageur.
De Mekka, il envoya quelques petites expéditions dans les alentours. Mais surtout il fallut faire face à un péril imprévu. Une importante confédération de tribus, les Hawâzin, s’était dressée contre le prophète. Elle s’était liguée avec la tribu de Thaqîf dont le siège principal était la ville alpestre de Tâ’if à une centaine de kilomètres ausud est de Mekka. Les Hawâzin étaient de vieux et acharnés ennemis de Qoraysh. Le déclin de Qoraysh avait redonné des forces au parti antiqorayshite à Tâ’if. Les deux alliés semblent avoir voulu profiter de la défaite mekkoise pour s’assurer la suprématie sur le Hedjâz. Non sans raison, ils voyaient essentiellement en Mohammad un Qorayshite qui prenait le commandement dans sa ville natale et voulait créer un royaume qorayshite. Il fallait l’abattre. Mohammad sortit de Mekka avec 12 000 hommes (les Qorayshites tout récemment ralliés partaient de bon coeur se battre contre l’ennemi héréditaire) le 27 janvier 630. Il était plein de confiance et son armée également. Après quatre jours de marche, il se rencontra à Honayn avec ses ennemis, 20 000 hommes paraît il. Les Hawâzin avaient emmené femmes et enfants. Ils étaient conduits par un chef valeureux, Mâlik, qui avait 30 ans. Ils enfoncèrent une aile de l’armée musulmane. La déroute s’annonçait. Face à la panique, Mohammad sut rester calme au milieu de ses meilleures troupes, rallier les fuyards et finalement repartir à l’attaque. La victoire fut à lui. Il poussa son avantage et vint mettre le siège devant Tâ’if. Il avait quelques catapultes, mais le siège d’une ville fortifiée était encore une entreprise trop audacieuse pour une armée du type de la sienne. Il leva le siège après une quinzaine. C’était partie remise. Il fallait laisser faire le temps. Il mena son armée à Ji’rana, un endroit où on avait laissé les captifs et le butin faits à Honayn parmi les Hawâzin. Le partage du butin se fit au milieu d’une bousculade causée par l’avidité des parties prenantes. Mohammad lui même fut acculé contre un arbre et ses vêtements déchirés. Il parvint non sans mal à rétablir un peu d’ordre et à se faire obéir. Pour calmer les réclamations avides des siens, il leur distribua y compris à ses gendres les captives. Mais les Hawâzin envoyèrent des délégués. Le prophète accepta de leur rendre quelque chose s’ils voulaient bien se soumettre et se convertir. Mais ce devait être ou les femmes ou les biens. Pas les deux. Les Hawâzin, après bien des hésitations, choisirent leurs femmes. Dans la distribution de l’immense butin, le prophète favorisa scandaleusement aux yeux de ses vieux partisans les tout nouveaux convertis. Abou Sofyân eut 100 chameaux et chacun de ses fils, Mo` âwiya, le futur calife, et Yazîd, en eurent autant. Même les Qorayshites encore païens reçurent quelque chose. Un opposant s’exclama : « Ce n’est pas avec de tels cadeaux qu’on cherche la Face de Dieu. » Mohammad fut très troublé de cette observation. Il changea de couleur. Mais il persista dans sa politique. Il fit encore une `omra à Mekka. II y laissa comme gouverneur `Attâb ibn Assîd avec une indemnité d’un dirhem par jour pour sa subsistance. C’est la première fois, semble-t il, qu’on parle d’un fonctionnaire appointé. Avec lui demeurait Mo’âdh ibn Jabal qui avait pour charge d’enseigner aux Mekkois le coran et la religion. Puis le prophète retourna à Médine, au grand soulagement des Médinois qui craignaient qu’il ne s’établisse dans sa ville natale. Le 27 du mois de dhou 1 qa’da de l’an 8 (18 mars 630), il rentra dans la palmeraie où, huit ans auparavant, avec si peu de compagnons, exilé et misérable, il avait cherché refuge. Maintenant, la victoire, la gloire, le triomphe lui étaient acquis à jamais.
La prise de Mekka fut appelée en arabe al fath, ce qui signifie l’ouverture, mais aussi le jugement, la sentence, la révélation. Ce devint ensuite le mot courant pour désigner une conquête. Cette opération, en effet, sanctionnait toute la politique antérieure du prophète. Allah de façon définitive le justifiait, montrait qu’il avait eu raison. Ses pires ennemis se mettaient à son service avec zèle, reconnaissaient sa supériorité, confessaient qu’il était bien le prophète d’Allah, avouaient leurs torts envers lui, leur aveuglement devant les prodiges d’Allah.
Ils n’y perdaient rien. Dans l’État de Médine qui maintenant s’étendait de la frontière byzantine à Tâ’if, dont l’influence débordait sur toute l’Arabie, ils étaient admis au rang des premiers, ils obtenaient le prestige, l’influence politique, les privilèges matériels. Une tradition dit que, lorsque Abou Sofyân, immédiatement avant la prise de Mekka, vit, au camp où il était venu négocier, défiler devant lui les troupes musulmanes en grand nombre et en bon ordre, il demanda à Mohammad comment il avait pu réunir tant de gens contre sa patrie. Il aurait dû bien plutôt les diriger contre ses ennemis. « J’espère que mon Seigneur m’accordera de faire les deux » aurait répondu le prophète. Peu après, il avait en effet soumis les Hawâzin et Tâ’if, ennemis de Qoraysh. Bientôt ses successeurs soumettraient les ennemis communs des Arabes. Tout se passe comme si Qoraysh avait trouvé enfin, dans son enfant méconnu, son chef naturel et, dans les opinions fumeuses qu’il énonçait, les mots d’ordre qui lui assureraient la domination de l’Arabie et du monde. Les persécutions et les batailles n’avaient été qu’un long malentendu. Tout rentrait dans l’ordre. Allah éliminait définitivement Allât, ‘Ozzâ et Mariât, d’autres Arabes se joignaient dans la couche dirigeante aux Qorayshites, mais c’étaient là des détails. Médine, en attendant que ce soit Damas, devenait la capitale. Mekka se vidait de ses nobles et des moins nobles. Mais qu’importait ? Les Mekkois allaient devenir les maîtres d’un immense empire.
L’époque était favorable. Les temps apocalyptiques qu’annonçait la lutte des deux Empires, qui semblaient imminents quand les Perses assiégeaient Constantinople, s’éloignaient une fois de plus dans les ténèbres insondables de l’avenir. L’étau s’était desserré et la seconde Rome avait encore une fois été sauvée. Héraclius avait quitté la Ville et avait débarqué en 622 derrière les lignes perses en Asie Mineure. Il avait vaincu le grand général perse Shahrbarâz, le conquérant de Jérusalem. Mais la coalition des Avars et de leurs auxiliaires slaves avec les Perses s’était reformée. En 626, encore une fois, la Ville avait été encerclée. Shahrbarâz était à nouveau à Chalcédoine, de l’autre côté du Bosphore, et l’armée des Avars campait sous les murs. Mais c’était la dernière épreuve. Le courage et la détermination des assiégés, leur enthousiasme religieux, leur confiance en la divine Panaghia, leur supériorité maritime forcèrent les assaillants à lever le siège. Dès lors la tendance était renversée. Les Byzantins allaient l’emporter. En décembre 627, peu après le moment où les Qorayshites levaient le siège de Médine, Héraclius remportait à Ninive une victoire décisive. En février 628, alors qu’il approchait de Ctésiphon, la capitale perse, les généraux et les nobles iraniens, irrités de l’entêtement de Khosrô Abharvêz à continuer la guerre, le détrônèrent, mirent à sa place son fils Kavâdh Shêrôê. Le vieux roi des rois fut mis à mort et Shêrôê traita avec Héraclius. La paix fut signée le 3 avril à peu près au moment du pacte de Hodaybiyya. Les révolutions de palais allaient se succéder à la cour de Ctésiphon. Shahrbarâz qui prétendait à l’Empire n’évacua que lentement la Syrie et la Palestine, puis l’Egypte et la Cappadoce. En août 629, après six ans d’absence, Héraclius rentrait triomphalement à Constantinople. En mars 630, il accomplissait un pèlerinage solennel à Jérusalem où il rapportait en grande pompe la Vraie Croix. C’était le moment où Mohammad rentrait à Médine après la prise de Mekka.
Le triomphe du Christ paraissait assuré. La victoire d’Héraclius eut un retentissement mondial. « Le souverain de l’Inde lui envoyait ses félicitations, écrit Henri Pirenne, et le roi des Francs, Dagobert, concluait avec lui une paix perpétuelle.. Les Lombards occupaient certes une partie de l’Italie et les Wisigoths, en 624, avaient repris à Byzance ses derniers postes en Espagne; mais qu’était cela comparé au formidable redressement qui venait de s’accomplir en Orient ? »
Pourtant, de façon tout à fait imprévue, la déroute persane laissait le champ libre en Arabie à l’Islam, l’ennemi insoupçonné qui mûrissait au désert. Les Perses, on l’a vu, occupaient l’Arabie du Sud, avaient une forte influence sur l’Arabie Orientale, soutenaient les Juifs. Après leur affaiblissement, que restait il ? Byzance était surtout intervenue par l’intermédiaire de l’Ethiopie chrétienne. Mais les Perses avaient, quelques dizaines d’années auparavant, éliminé les Ethiopiens dont la force avait décru au point qu’ils ne semblaient pas pouvoir profiter de la situation. L’indépendance et la puissance des états sudarabiques avaient été détruites par les Ethiopiens et les Perses. L’Arabie du Sud s’était émiettée en une poussière de seigneuries pratiquement indépendantes dont les barons, les qayl, se livraient à des luttes continuelles. L’Arabie représentait un vide politique. Les aspirations à la paix entre tribus, à un État fort qui garantirait la sécurité des personnes et des biens, qui permettrait un commerce libre et fructueux, ces aspirations dont on a essayé de montrer l’origine ne trouvaient devant elles, dans leur visée, qu’un État arabe à idéologie arabe. Et c’était pour le mieux. Ce devenait un engouement, un courant irrésistible que la conversion à l’Islam et à l’État arabe. Le poète lauréat du prophète, Hassân ibn Thâbit, pouvait s’adresser ainsi à une délégation de la tribu de Tamîm :
Ne donnez donc pas à Allah d’associé, devenez Musulmans,
Ne vous habillez donc plus à la mode des étrangers!
Les années qui suivirent la prise de Mekka furent surtout remplies par les démarches diplomatiques et militaires qu’imposait cette situation. Mohammad eut l’occasion cent fois de déployer ses talents dans ces deux domaines. Les délégations se succédaient à Médine, venant des coins les plus reculés de l’Arabie. Il fallait juger de leur représentativité. Ces hommes étaient envoyés en général par un parti dans une tribu, car dans le sein de chaque tribu se déroulait une lutte acharnée pour le pouvoir. La force de ce parti était elle réelle? Les accords qu’il conclurait avec Mohammad seraient ils approuvés par l’ensemble de la tribu, seraient ils effectivement appliqués? Quelles en seraient les répercussions sur l’attitude des tribus voisines et en règle générale ennemies? Il fallait peser tout cela et prendre des décisions en connaissance de cause.
Les tribus qui entouraient Médine et Mekka, surtout à l’Ouest jusqu’à la mer Rouge, posaient peu de problèmes. Elles avaient depuis longtemps reconnu la puissance du prophète et les avantages d’entrer dans son système. Elles étaient alliées, converties superficiellement (mais qui pouvait sonder les coeurs? et l’important pour le moment était justement cette conversion de façade), elles fournissaient des contingents pour les expéditions du prophète. C’était bien, comme le dit W. M. Watt, le noyau de l’Etat musulman. Elles étaient la démonstration vivante de la réussite de son système. Plus de guerres entre elles, mais un butin très important pris aux païens contre qui on les envoyait.
Les tribus du désert à l’est des deux villes clés posaient des problèmes compliqués. Chacune avait eu avec Qoraysh ou avec les tribus de Médine des rapports dont l’histoire était souvent à multiples rebondissements : alliance, inimitié, hostilité plus ou moins accentue. Dans chaque tribu, les hommes et les partis s’étaient déchirés pour ou contre Qoraysh. Mohammad, ce Qorayshite parvenu, était l’héritier des problèmes de Qoraysh. Mais il pouvait les résoudre non seulement avec les moyens traditionnels, mais aussi par l’appel à reconnaître la puissance d’Allah qui l’avait fait vaincre, par l’attrait de la paix intérieure et du butin offert à l’extérieur. Les frustes bédouins ne distinguaient guère entre toutes ces raisons d’adhésion. Mohammad sut acheter des personnages influents par les cadeaux appropriés, jouer en vrai politique de l’ambition, de l’avidité, de la vanité, de la peur, et parfois sans doute (mais bien plus rarement) de l’appétit d’idéal et de dévouement des hommes. Les lins se convertissaient pleinement, d’autres adhéraient en restant intérieurement païens. Une tribu se liait à Médine en promettant de fournir des contingents et de ne pas attaquer les autres tribus qui avaient contracté alliance avec Mohammad. On détruisait les idoles, on s’engageait à payer ce qui était selon les cas l’aumône légale des croyants ou la taxe des ralliés. Certains se convertissaient vraiment, accomplissaient les rites peu complexes décrits ci dessus, mais la plupart adhéraient du bout des lèvres, gardaient dans leur cour la foi dans les petits dieux de la tribu, tout en concédant peut être qu’Allah était le plus grand. On n’en exigeait pas plus d’ailleurs. Tous les cas individuels se présentaient, de l’adhésion ferme à l’incrédulité affichée. Mais toutes ces tribus, en tant qu’entités politiques, étaient liées à Mohammad. C’était l’important.
Nous avons vu que le prophète avait levé le siège Cie Tà’if, la ville alpestre clé la tribu de Tbaqïf. Mais, fort astucieusement, il encourageait la tribu des Hawâzir, ralliée après sa délaite à Honayn, à harceler la ville ennemie (où un converti à l’Islam avait été tué), à voler les troupeaux clés Thaqîf au pâturage, à couper leurs relations avec Mekka qui jouaient un rôle fondamental dans leur économie. Environ un an après la levée du siège, les Thaqïf en eurent assez. Ils envoyèrent une délégation de gens particLili~rcment habiles traiter avec Mohammad. Les délégués ne refusaient pas d’embrasser l’Islam, mais ils demandaient à être dispensés des obligations les plus embarrassantes pour eux. Ils voulaient continuer à avoir des relations avec des femmes en dehors du mariage car ils voyageaient beaucoup; ils voulaient pouvoir continuer à prêter à intérêt, à boire le vin de leurs célèbres vignes et même à rendre un culte à la Grande Dame, la protectrice de leur ville, la déesse Allât. Mohammad se refusa à ces concessions. Ils demandèrent qu’au moins on leur laisse continuer ce culte pendant trois ans, puis deux, puis un. Mohammad fut intraitable. Tout ce qu’ils obtinrent, ce fut d’être dispensés de détruire euxmêmes leur idole. D’autres s’en chargeraient. Mais le prophète leur accorda de pratiquer le jeûne de ramadan d’une façon un peu moins stricte que les autres. Il accepta aussi que l’enceinte sacrée de Wajj (c’était le nom d’une divinité, mais ce devint un simple nom de lieu) à Tâ’if conserve son caractère. II serait interdit d’y chasser et d’y couper les arbres dits `idhâh. Mais le texte même du traité conclu a disparu alors que d’autres étaient conservés (nous savons seulement qu’il y était nommé Mohammad ibn `Abdallâh sans que mention soit faite de son caractère d’Envoyé d’Allah, ce qui est significatif). II est bien possible qu’il y ait eu là quelque chose de gênant pour la foi des siècles postérieurs. Il paraît que les négociateurs de retour chez eux eurent quelque mal à faire accepter ces conditions par leurs concitoyens. On a là un exemple typique du peu d’enthousiasme que rencontrait souvent la conversion à l’Islam.
Le sud de l’Arabie était, on l’a vu, dans un état d’anarchie féodale et tribale à la suite des guerres qui avaient abattu les vieux royaumes constitutionnels et bien organisés, à la suite aussi de la débâcle de la puissance perse. Les Perses d’ailleurs n’avaient jamais dû contrôler l’ensemble du pays. Le gouverneur perse, Bâdhâm et, après lui, son fils se convertirent à l’Islam ou au moins conclurent un accord avec Mohammad. Les métis arabo persans, les abnâ’ ou « fils », comme on les appelait, semblent avoir été sensibles à la propagande musulmane. Au milieu des tribus en lutte, ils devaient sentir la nécessité d’être protégés par un Etat fort. Mohacnmad n’envoya pas d’expédition dans cette région, sauf de très petites troupes. II y avait des agents et il appuyait certains chefs de tribus ou certains féodaux qui reconnaissaient l’Islam. Il les poussait à agir de concert contre les non Musulmans, ce qui agrandissait en même temps leur influence, leurs richesses et la zone d’action du prophète. Celui ci, le cas échéant, leur accordait des faveurs : dotations exceptionnelles ou exemptions d’impôt. La région contenait beaucoup de chrétiens nestoriens, sympathisants de l’Empire perse, et des Juifs encore plus liés à celui ci. Ceux qui ne se convertirent pas furent, selon la politique habituelle de Mohammad, admis à bénéficier des avantages de la paix musulmane moyennant le paiement d’une taxe.
La ville de Nejrân au Yémen était célèbre par sa communauté chrétienne, riche, nombreuse, qui avait subi un siècle auparavant les persécutions du roi juif Dhou Nowâs. Ces chrétiens, qui appartenaient avec un certain nombre de contribules païens à la tribu des Banou 1 Hâ rith, envoyèrent à Médine une ambassade dirigée par leur évêque, le chef de leur Conseil et un troisième notable. Ils émerveillèrent et choquèrent par la richesse de leurs vêtements. Une discussion théologique s’engagea entre eux et Mohammad sur la divinité de Jésus. Fatigué, Mohammad leur proposa de recourir à la vieille méthode arabe d’épreuve mutuelle par la malédiction. Chaque partie maudirait l’autre et on verrait bien de qui la divinité accomplirait l’imprécation. Les chrétiens, après s’être consultés, reculèrent. Ils préféraient laisser de côté la discussion théorique et conclure un traité qui leur permettrait de garder leur religion. Les historiens arabes nous ont transmis le texte de ce traité qui a servi de modèle pour les accords futurs avec les « gens du Livre », c’est à dire les chrétiens et les Juifs. Ce texte n’est certainement pas entièrement authentique. Mais il peut conserver quelques stipulations originelles. La communauté était placé,, sous la protection musulmane à condition de payer annuellement un tribut de 2 000 vêtements d’une valeur déterminée. En cas de guerre, elle donnerait 30 cottes de mailles, 30 chameaux et 30 chevaux. Elle logerait les envoyés du prophète pour un temps inférieur à un mois. Les gens de Nejrân devraient seulement se garder de pratiquer le prêt à intérêt. Moyennant quoi ils étaient garantis contre toute atteinte à leurs biens, à leurs personnes et à leur religion. Les évêques et les prêtres ne seraient pas déplacés de leur siège, les moines de leurs monastères.
Au centre de l’Arabie, la vaste région qu’on appelait le Yamâma était dominée par la grande tribu des Hanifa qui était alliée avec les Persans et semble avoir vécu en grande partie du trafic commercial entre la Perse et l’Arabie Liu Sud. Beaucoup de ses membres étaient chrétiens. Certains personnages importants cie la tribu on les qualifie même de rois traitèrent avec Mohammad et certains se firent Musulmans. Les données obscures et contradictoires de la tradition ne permettent pas de savoir de façon sûre jusqu’à quel point le mouvement de conversion et d’adhésion au système médinois fut étendu. Il semble s’être précipité avec la déroute persane. Mais Mohammad avait dans cette tribu et cette région un concurrent. C’était Maslama ou Mossaylima, qui s’était déclaré lui aussi prophète, peut être même, d’après certaines sources, avant Mohammad. Lui aussi récitait des révélations en prose rimée rappelant le style des premières révélations insérées dans le coran. Il avait, paraît il, lui aussi organisé un certain système de prières. Influencé certainement par le christianisme, il avait des tendances ascétiques assez marquées. Il interdisait le vin et prescrivait un certain birth control à la manière catholique traditionnelle, par abstention de rapports sexuels, lorsqu’on avait déjà un fils. Il essaya d’arriver à un arrangement avec Mohammad, mais celui ci, entendant se réserver l’exclusivité de la révélation, repoussa ses avances et le traita d’imposteur. On saisit mal quel était le degré de succès de sa propagande avant la mort du prophète de Médine, mais on sait qu’immédiatement après cet événement, il réussit à entraîner toute sa tribu contre ses successeurs. Il s’allia un moment avec une prophétesse, Sajâh, qui jouait un rôle analogue au sien dans la tribu de Tamlm. Cette tribu qui nomadisait à l’est des Hanifa était également pénétrée de christianisme nestorien. Là aussi, on ne sait pas jusqu’à quel point la conversion à l’Islam avait été étendue. Certains chefs avaient en tout cas traité avec Mohammad. Sajâh, qui était à l’origine chrétienne à ce qu’il semble, reçut elle aussi des révélations en prose rimée et dut avoir un certain nombre de partisans dès avant la mort de Mohammad pour pouvoir entraîner ensuite une notable partie de la tribu. La tradition a cherché à discréditer ces deux prophètes de l’Arabie centrale et s’est complue à nous donner des détails obscènes sur les rapports qui s’établirent entre eux.
Au nord est, à la frontière de l’Empire perse, résidaient les deux tribus de Bakr ibn Wâ’il et de Taghlib, toutes deux en grande partie chrétiennes monophysites. Leurs rapports avec les Perses étaient tantôt amicaux, quand l’Empire sassanide était fort ou qu’il les payait bien, tantôt hostiles. On a vu que les Bakr avaient vaincu une troupe perse àl’engagement de Dhou Qâr. Ces tribus semblent avoir conclu avec Mohammad un accord politique sans que beaucoup de leurs membres se soient convertis à l’Islam. Après la mort de Mohammad, les Bakr et les Taghlib furent des premiers à attaquer la Perse au nom de l’Islam. Il n’est pas impossible qu’ils aient commencé diverses opérations de pillage et de harcèlement auparavant, encouragés par la déroute persane et, dans la mesure où ils avaient vraiment des relations étroites avec lui, par Mohammad.
Mais celui ci se préoccupait surtout de la région qui s’étendait au nord de Médine jusqu’aux frontières de l’Empire byzantin, autrement dit du nord ouest de l’Arabie. On a signalé déjà ses mouvements diplomatiques et militaires dans cette direction. Mais, après la prise de Mekka, son intérêt pour cette région semble s’être encore accru. En effet, les tribus qui se convertissaient ou même concluaient avec lui un accord politique s’engageaient au minimum à ne pas combattre entre elles. Au fur et à mesure que l’Arabie adhérait sous une forme ou sous une autre à ce système pacifique, la ressource traditionnelle que représentait la razzia aux dépens es tribus mies se tarissait. Les hommes, pour qui a petite guerre permanente entre groupes rivaux représentait l’occupation virile par excellence, devenaient oisifs, se sentaient comme émasculés. L’Arabie avait trop d’hommes et pas assez de surfaces cultivables pour nourir ses habitants. L’agriculture était d’ailleurs une profession méprisée. La seule solution était de tourner l’énergie belliqueuse des Arabes contre les pays civilisés et agricoles en bordure du désert, contre ce Croissant fertile qui appartenait en partie à l’Empire byzantin, en parte à l’Empire perse sassanide. Là on gagnerait un riche butin, là les guerrier trouveraient gloire et profit sans danger pour la paix et la sécurité internes de l’Arabie. Or la Perse était loin de Médine, séparée d’elle par des tribus qui n’étaient pas toutes, on l’a vu, bien tenues en main. Par contre la Syrie et la Palestine byzantines étaient pour ainsi dire à portée de la main. Il est peu probable que Mohammad ait envisagé leur conquête, surtout au moment où Héraclius, vainqueur, semblait reconstituer le pouvoir byzantin à son zénith. Mais il n’était pas interdit de tâter le terrain, de conquérir du butin aux dépens des régions frontières, assez mal défendues par les Arabes ghassânides auxiliaires des Byzantins. Les Ghassânides d’ailleurs, on l’a vu, avaient à se plaindre de l’Empire et les populations monophysites étaient en révolte virtuelle contre l’orthodoxie que voulait leur imposer Byzance.
Mohammad suivit, auprès des tribus dont l’habitat se trouvait sur la route de Syrie, son habituelle tactique, mélange de tractations politiques et de mission religieuse. Il obtint vite ce qu’il cherchait avant tout : la sécurité pour ses troupes qu’il enverrait sur cette route. Dans plusieurs tribus en partie chrétiennes, il se forma un parti pro musulman qui était pour renforcer les liens avec le « roi » de Médine et pour relâcher ceux qui liaient à Byzance. Cette politique dut rencontrer un certain succès, surtout pendant la période où les Perses l’emportaient sur les Byzantins. Il semble même que Mohammad ait pu ainsi, à un moment, convaincre un prince ghassânide, vassal de l’Empire. Certains essayèrent sans doute de jouer un double jeu. Mais, dans l’ensemble, les tribus limitrophes du limes byzantin restèrent chrétiennes et fidèles à l’Empire. Mohammad réussit seulement à opérer quelques conversions sur des points limités, à soumettre quelques groupes chrétiens au paiement de sa taxe de protection, à conclure des alliances avec d’autres.
Environ dix mois après la prise de Mekka, il entreprit une grande expédition vers le nord. Pourquoi cette campagne? Voulait il vraiment affronter Héraclius qui, à cette époque, rassemblait des troupes à Homs? Voulait il par conséquent commencer ces immenses conquêtes musulmanes que ses successeurs menèrent à bien? C’est très douteux, quoi qu’en pense Caetani. Peut être voulait il plutôt venger t2<. la défaite de Mo’ta sur les émirs de la frontière et offrir àses hommes un riche butin. En tout cas, il devait prévoir qu’il se heurterait à forte partie, car il rassembla un nombre imposant et inhabituel de soldats, 20 000 ou 30 000 disent nos sources, en exagérant sans doute. Il emprunta et quêta aussi beaucoup d’argent. Contrairement à son habitude, il annonça le but de l’expédition. L’effet fut assez réfrigérant. Beaucoup de Bédouins et aussi de Musulmans installés à Médine et fatigués d’être si souvent sur pied de guerre, désireux de jouir enfin tranquillement de leurs richesses nouvelles, refusèrent d’accompagner le prophète. L’ennemi était fort, on le savait, et l’objectif lointain. On reviendra sur cette opposition qui se manifestait même dans l’armée en marche. L’expédition était mal préparée, l’époque peu favorable. La chaleur était torride, on trouvait peu de ravitaillement, de fourrage et d’eau, on ne pouvait marcher que la nuit. Par petites étapes on arriva jusqu’à 400 km de Médine, à Tabouk, à la limite de l’Empire byzantin. L’armée resta là dix jours, d’autres disent vingt. Sa présence à cet endroit et son importance étaient déjà un succès, un signe de la puissance du seigneur de Médine. Les petits princes voisins en tinrent compte et vinrent traiter avec Mohammad. Il conclut ainsi un accord avec Yohannâ (Jean), le roi d’Ayla, cette petite ville au fond du golfe d’Akaba, dernier recoin au nord de la mer Rouge, l’antique Elath, où Salomon concentrait sa flotte et où aujourd’hui aussi Israël a une fenêtre sur la mer du Sud. Yohannâ qui était chrétien et portait une croix d’or sur la poitrine s’engageait à payer 300 dinars par an. De même traitèrent trois localités juives de la région, Jarbâ et Adhroh en Transjordanie, Maqnû. un village de pêcheurs sur la mer Rouge. Pendant le même séjour à Tabouk, Mohammad avait envoyé Khâlid avec quelques centaines d’hommes à l’oasis de Doumat al Jandal. Khâlid força le roi chrétien du lieu à venir traiter à Tabouk avec Mohammad et à accepter de payer tribut. Après ces succès dans le Nord, sans chercher la bataille, Mohammad ramena à Médine son armée fatiguée par la chaleur.
Malgré cet énigmatique semi échec de Tabouk, il était triomphant. II est certes exagéré de considérer, comme le suggère la tradition, que l’Arabie était unifiée sous sa domination. Mais il avait des partisans, des agents, des allié dans toutes les tribus et toutes les régions de l’Arabie, des marches byzantines et perses jusqu’au lointain Yémen, de la mer Rouge au Golfe Persique. Son autorité directe s’étendait sur une large zone. Les idées et les règles rituelles qu’il avait propagées étaient répandues partout chez ‘es sédentaires et les Bédouins. Il était puissant et riche. Rien ne pouvait se faire dans la péninsule sans qu’on tienne compte de son attitude. Il est peu probable que les lettres qu’il aurait envoyées aux potentats étrangers et que la tradition nous a transmises soient authentiques. Mais il est assez vraisemblable qu’il a essayé d’entrer en rapports diplomatiques avec les puissances voisines. Il est même possible qu’il ait eu la naïveté de les appeler à se convertir à l’Islam.
Pourtant l’opposition n’était pas morte. Elle prenait même une nouvelle virulence. Le partage du butin à Ji`rana avait causé beaucoup de mécontentement. Les dons faits aux ennemis d’hier pour se concilier leurs coeurs ne plaisaient guère aux vieux partisans. Dans tous les partis, les adhérents des premiers jours, croyant avoir acquis des droits par leur longue fidélité, conservant la mémoire des principes originaux du mouvement si souvent violés par l’opportunisme plus ou moins nécessaire des dirigeants, sont un problème pour ceux ci. Ifs entrent facilement dans les oppositions et sont la cible préférée des épurations violentes ou non. Après la prise de Mekka, les Qorayshites, qui avaient montré tant d’inimitié pour l’Islam, dont on pouvait avec quelque vraisemblance mettre en doute la sincérité de la conversion, étaient entrés dans la couche dirigeante du nouvel Etat. Combien de fidèles des mauvais jours se voyaient éclaboussés par la richesse et le prestige de ces puissants! Abou So~ân, l’archi ennemi de jadis, le mari de l’enragée Hind, était maintenant un des hommes de confiance de Mohammad. Il poussait sa famille, les Banou Omayya (Omeyyades) aux premières places. Son fils Yazïd devint gouverneur de Taymâ et son autre fils, Mo’âwiya, futur chef suprême de tous les Musulmans, était nommé secrétaire du prophète.
Au moment de l’expédition de Tabouk, l’opposition suscita une vraie crise. Beaucoup, on l’a vu, se refusèrent à partir, certains, semble t il, malgré l’ordre exprès du prophète. Il y eut des conciliabules secrets dans la maison d’un Juif demeuré à Médine, à laquelle Mohammad fit mettre le feu. ‘Ali resta à Médine. Était ce vraiment sur l’ordre du prophète pour veiller sur sa famille? Une source va jusqu’à dire que ceux qui se groupèrent au moment du départ, mais refusèrent de partir, n’étaient pas moins nombreux que les membres de l’expédition. Parmi ceux ci même, il y avait des opposants. Il paraît que l’un d’entre eux vitupérait contre les connaisseurs du coran. « Ce sont les plus voraces d’entre nous en ce qui concerne le ventre, les plus récents pour ce qui est de la noblesse et les plus couards dans la bataille. » Un autre repartit : « Et ce sont ces gens là qui sont maintenant nos supérieurs et nos dirigeants! Mohammad a bien raison, nous sommes pires que des ânes! » Au retour même, un groupe d’opposants prépara un attentat contre le prophète et voulut le jeter dans un précipice. Leur plan fut déjoué, grace a l’intervention d’Allah bien sûr, mais on ne sut jamais qui étaient ces hommes qu’on n’aperçut furtivement que la nuit et le visage voilé. Ils moururent peut être en odeur de sainteté.
On comprend qu’au retour de Tabouk le prophète ait décidé de porter des coups sévères à l’opposition. On lui avait demandé avant son départ l’autorisation de construire un lieu de prières, une mosquée couverte pouvant servir les jours de pluie et en hiver, à Qobâ, ce faubourg de Médine où il y avait déjà, semble t il, une autre mosquée, peut être en plein air. On l’avait invité à venir la consacrer par sa présence. Préoccupé par les préparatifs de l’expédition, il avait dit qu’il y penserait à son retour. Pendant la route, il dut recevoir des informations de nature à lui faire soupçonner que les bâtisseurs de la mosquée nouvelle avaient des arrière pensées. Ils ne voulaient pas prier dans la mosquée déjà existante, peut être pour ne pas être mêlés aux gens d’un clan hostile, ce qui était déjà blâmable puisque l’Islam devait abolir toutes les querelles tribales. Mais aussi ils se retrouveraient entre eux et pourraient librement discuter, comploter peut être, à l’abri des oreilles indiscrètes. Mohammad devait avoir des raisons de suspecter ces hommes. Lui dénonça t on des rapports entre eux et ceux qui avaient voulu le tuer? Y vit il un centre de mauvais esprits, de ceux qui avaient refusé de l’accompagner à Tabouk? Il paraît qu’on soupçonna qu’ils avaient agi àl’instigation d’Abou `Amir « le moine », ce Médinois christianisant, opposant de toujours, qui avait émigré à Mekka, cherché à Ohod à débaucher les troupes musulmanes. Était il déjà parti en Syrie ou se trouvait il aux alentours? En tout cas, une révélation survint : « Ceux qui ont pris (pour eux) une mosquée par opposition, par impiété, pour faire une scission entre les Croyants, comme lieu d’embuscade pour ceux qui ont jadis combattu Allah et son messager, ceux là jurent : Nous n’avons eu comme but que la Très Belle (la récompense divine). Mais, Allah l’atteste, ce sont des menteurs. Ne te tiens dans cette mosquée en aucun cas! »(coran, (x,108 s). De sa dernière étape avant Médine, Mohammad envoya deux hommes mettre le feu à l’édifice. D’autre part, ceux qui ne s’étaient pas joints à l’expédition firent l’objet d’une enquête. Un grand nombre vinrent s’excuser. Trois d’entre eux fusent mis en quarantaine. Nul ne devait leur adresser la parole. Au bout de cinquante jours, le prophète leur annonça qu’Allah leur avait enfin pardonné.
Peu après mourut celui qui avait été l’opposant en chef, `Abdallâh ibn Obayy. Mohammad, dans un but d’apaisement, suivit l’enterrement et pria sur sa tombe. Il y eut des protestations parmi les fidèles et une bagarre éclata même au cimetière. Plus tard, une révélation vint ordonner au prophète de ne plus prier sur la tombe des « douteurs » insoumis (IX, 85). Il n’était plus besoin d’aucun ménagement. L’opposition était liquidée. Les succès du prophète avaient rallié les masses. Les opposants s’étaient trouvés isolés, humiliés, réduits à l’impuissance. Avec sincérité ou non, tous ralliaient l’Islam. Les causes de tension subsistaient, latentes. Elles allaient même se développer. Mais, désormais, quand une opposition s’exprimera, quand un parti se constituera, ce sera sous la bannière de l’Islam, avec des justifications puisées dans le coran ou dans l’exemple du prophète. Les nouvelles idéologies, qu’elles soient de soumission à l’État ou de protestation et de révolte, seront musulmanes.
Le prophète vieillissait. Au moment de l’expédition de Tabouk, il devait avoir dans les soixante ans. Il conservait pourtant son goût des femmes. En l’an 8 (629 630), l’année de la prise de Mekka, il se serait remarié deux fois, mais l’échec aurait été immédiat. Les deux femmes en question auraient refusé de se laisser toucher, l’une par suite d’une crise de folie, l’autre parce que son père avait été tué dans un engagement avec les Musulmans. Mohammad n’eut qu’à divorcer. Il avait à l’époque, semble t il, dix femmes sans compter les concubines. Il pensa un moment se débarrasser de la plus vieille Sawda, qui avait bien la quarantaine : pour une femme arabe à cette époque c’était un âge très avancé. Il divorça, mais elle revint lui dire : « Je ne te demande pas de coucher avec moi. Je cède mon tour à `Aïsha. Mais je veux être présente, le jour de la Résurrection, parmi tes épouses. » Il accepta de la reprendre.
Pour peu de temps, il obtenait la satisfaction d’un de ses voeux les plus chers. Si ses femmes ne lui donnait que des filles, une concubine copte, Mârya qui lui avait été offerte, une belle fille à la peau blanche et aux cheveux frisés, engendra enfin un garçon. Le prophète l’appela Ibrâhîm, du nom arabe d’Abraham, en qui il voyait son précurseur. Sans doute croyait il qu’il serait son successeur dans son oeuvre religieuse et politique. Mais la mortalité infantile était grande en Arabie. L’enfant mourut à dix sept ou dix huit mois, non encore sevré. Sa soeur aînée, Zaynab, une fille de Khadîja, était morte, on ne sait trop quand, peut être d’une fausse couche à la suite d’un coup de pied que lui avait donné un Mekkois. Omm Kolthoûm, sa soeur, fille elle aussi de Khadîja, qui avait épousé `Othmân, mourut également pendant l’expédition de Tabouk.
Le harem posait des problèmes. Pour ne pas créer de jalousies, le prophète passait la nuit tour à tour avec chacune de ses femmes. Nous avons vu que chacune avait sa petite cabane. Ce procédé est devenu à l’imitation du prophète de règle chez les Musulmans et les graves jurisconsultes du Moyen Age islamique ont consacré des pages et des pages à réglementer cette rotation régulière des faveurs maritales, à en prévoir les conditions et les exceptions. Un jour que Hafça, la fille de Omar, était partie rendre visite à son père, le prophète était justement d’humeur folâtre. Il fit signe à Mârya et ils s’enlacèrent dans la cabane de Hafça. Celle ci revint trop tôt et éclata en reproches et en larmes
« Dans ma cabane, mon propre jour et sur mon propre lit ! » Ennuyé, Mohammad lui promit de ne plus avoir de rapports avec Mârya et lui demanda seulement de n’en pas parler aux autres. Mais Hafça ne put se contenir. Elle se confia à `Aïsha, la co épouse avec laquelle elle faisait bloc, amitié que cimentait l’alliance des deux pères, `Oman et Abou Bekr. `Aïsha exulta. Comme tout le harem, elle haïssait Màrya, cette fille de rien, qui avait, elle, réussi à donner un fils au prophète. Les deux femmes ne purent cacher leur triomphe. Mohammad fut indigné. I1 avait fait ce qu’il avait pu pour apaiser ses femmes, allant jusqu’à sacrifier la gentille, la féconde, la jolie Mârya, dont la relative illégitimité accroissait peut être l’attrait. N’était ce pas un effort louable? On ne lui en savait aucun gré. Eh bien! on verrait. Il décida de passer un mois moins avec Mârya et elle seule.
L’effet produit fut énorme. Ces mariages n’étaient pas seulement des affaires d’amour, c’étaient des combinaisons politiques. Tout cela était il mis à terre à cause des crises de nerfs de Hafça et des bavardages de A’isha? `Oman, père de Hafça, racontait ainsi l’événement à ce qu’on disait plus tard : « Le bruit courait parmi nous (à cette époque) que les Ghassân (les auxiliaires arabes de Byzance) ferraient leurs chevaux pour nous attaquer. Mon ami (c’était un homme qui visitait Mohammad un jour sur deux en alternance avec lui) descendit chez le prophète à son tour. Il revint le soir et frappa énergiquement à ma porte. Il cria : « Est ce qu’il dort? » Je m’effrayai et sortis vers lui. Il dit : « Il est arrivé une chose terrible! » Je dis : « Qu’est ce que c’est? Les Ghassân arrivent » Il dit : « C’est plus grave et de plus de portée! Le Messager de Dieu a répudié ses femmes! » Ainsi Hafça avait échoué et manqué son coup. Peu s’en faut, pensai je, que cela arrive. J’ajustai mes habits et allai faire la prière de l’aurore avec le prophète. Puis il entra dans une chambre haute sur la terrasse et s’y isola. Je courus chez Hafça qui était en pleurs. Je lui dis : « Pourquoi pleures tu? Est ce que je ne t’avais pas avertie? Le Messager d’Allah vous a t il donc répudiées? » Elle dit : « Je ne sais pas! Il est maintenant dans la chambre haute! » Je sortis et allai à la chaire (de la mosquée). Autour, il y avait un groupe d’hommes dont certains pleuraient. Je m’assis avec eux un peu. Puis je ne pus plus supporter et j’allai à la chambre haute où il se tenait. Je dis à son jeune esclave noir : « Demande la permission d’entrer pour ‘Omar. » II entra et parla au prophète, puis il sortit et me dit : « Je t’ai annoncé et il s’est tu. » Je m’en allai et je m’assis avec les gens qui étaient près de la chaire. Puis, je ne pus plus supporter et j’allai (à la chambre haute). II m’annonça (et ce fut) comme la première fois. Je m’assis (encore) avec les gens qui étaient près de la chaire. Puis je ne pus plus supporter. Je retrouvai l’esclave et je lui dis : « Demande la permission d’entrer pour ‘Omar. » Il m’annonça comme auparavant. Je m’éloignais lorsque l’esclave m’appela. II me dit : « Le Messager de Dieu va te recevoir. » J’entrai chez lui. Il était couché sur le côté sur une natte qui n’était même pas recouverte d’une couverture. Le tressage avait fait des marques sur son flanc. Il était accoudé sur un coussin de cuir bourré de fibres de palmier. Je le saluai, puis, encore debout, je lui dis : « Tu as répudié tes femmes? » Il leva son regard sur moi et me dit « Non. » J’ajoutai, toujours debout, cherchant à l’apaiser « Messager d’Allah! Si tu m’avais vu! Nous autres de Qoraysh, nous dominons nos femmes. Mais nous sommes venus chez des gens (les Médinois) où ce sont les femmes qui dominent! » Il lui raconta (ses difficultés avec sa propre femme pervertie par l’exemple des Médinois) et le prophète sourit. Je dis : « Si tu m’avais vu! Je suis entré chez Hafça et je lui ai dit : « Que cela ne t’égare pas si ta voisine est plus propre et plus aimée que toi aux yeux du prophète (il voulait dire `Aïsha) ». II sourit une autre fois. Quand je le vis sourire, je m’assis. Puis je levai le regard sur cette chambre et, par Allah, je n’y vis rien qui attirât le regard, sauf trois peaux non tannées. Je dis : « Invoque Allah et qu’il mette à l’aise ta communauté! Il a bien mis à l’aise les Perses et les Byzantins et le monde leur a été donné alors qu’ils n’adorent pas Allah! » Il était toujours accoudé. Il dit : « Doutes tu, Ibn al Khattâb? Ce sont des gens qui ont eu les bonnes choses en avance dans ce monde ci (et ils n’auront rien dans l’autre). » Je dis : « Messager de Dieu, demande à Allah de me pardonner. » Le prophète s’était tenu à l’écart à cause de cette histoire, quand Hafça l’avait divulguée à `Aisha. Il avait dit : « Je n’entrerai plus chez elles pendant un mois » à cause de sa violente irritation contre elles, lorsque Allah l’admonesta. Lorsque 29 jours furent passés, il entra chez `Aisha la première. `Aisha lui dit : « Tu as juré que tu n’entrerais pas chez nous pendant un mois et cela fait 29 nuits, j’ai bien compté. » Le prophète dit : « Mais le mois a 29 jours! » En effet, ce mois avait 29 jours.
Mais Allah était intervenu dans cette crise conjugale. Rien de ce qui touchait son Messager ne lui paraissait sans doute indifférent. Comme d’autres fois, il lui reprochait d’avoir cru ne pas devoir céder à ses tendances, d’avoir fait la concession de promettre de délaisser Mârya, de l’avoir juré : « Eh prophète! Pourquoi as tu rendu illicite ce qu’Allah t’avait permis pour faire plaisir à tes femmes? Allah pardonne, il est miséricordieux. Allah a prescrit en votre faveur que vos serments pourraient être déliés ! C’est votre maître. Il est savant et sage. Le prophète avait confié en secret une histoire à l’une de ses femmes et elle l’a rapportée. Mais Allah le lui a révélé... S’il vous répudie, peut être que son Seigneur lui donnera à la place des femmes meilleures que vous, des Musulmanes croyantes, qui font oraison, marquent de la repentante, dévotes, pratiquant le jeûne, des femmes qui ont déjà été mariées ou des vierges » (coran, LXVI, I 5). La menace de répudiation générale, accompagnée par cette démonstration d’un mois, fut efficace. Les femmes avaient perdu le goût de contredire le prophète si vaillamment soutenu par son dieu. Elles le laissèrent agir comme il l’entendait.
Pourtant il valait mieux tenir Mârya à l’écart de toutes ces femmes jalouses. Mohammad l’avait logée loin de son domicile, dans le haut quartier de Médine, avec un serviteur copte pour lui apporter chaque jour l’eau et le bois nécessaires pour la cuisine. Les épouses, ne pouvant nuire directement à la belle concubine, répandirent des insinuations sur les rapports de ces deux Egyptiens que personne ne surveillait. Mohammad finit par s’en inquiéter et envoya ‘Ali enquêter. Quand il arriva, l’épée à la main et la mine menaçante, l’esclave était en train de grimper sur un palmier. De peur, il dégringola par terre, en perdit son vêtement et ‘Ali put constater de visu qu’il était châtré et incapable de porter atteinte à la vertu de sa compatriote. Tout était pour le mieux.
La vie s’écoulait ainsi à Médine entre les problèmes politiques qui maintenant concernaient l’Arabie entière, commençaient même à déborder de la péninsule et les problèmes tragi comiques que posait la vie domestique. Mais Mohammad restait l’Envoyé d’Allah et il se tenait toujours pour chargé d’enseigner aux hommes la vérité sur Allah et la bonne manière de l’honorer. Petit à petit, dans l’intérêt de la solidité de l’Etat musulman comme dans celui de la diffusion de la vraie foi, l’unité idéologique devait être renforcée. Après la prise de Mekka, on a vu que Mohammad avait accompli (pour la deuxième fois depuis son émigration) les rites de la `omra, ces tournées rituelles autour de la Ka’ba et ces courses entre Çafâ et Marwa, tout près du lieu saint. Mais il n’avait pas participé au hajj, ce grand pèlerinage à des sanctuaires proches de Mekka, sur les collines de `Arafa et de Mozdalifa et dans la vallée de Minâ, qui se faisait chaque année au mois de dhou 1 hijja. Le prophète avait sans doute considéré longtemps cet ensemble d’actes rituels bizarres comme typiquement païens, ce qu’ils étaient en effet. A Minâ, par exemple, on jetait sur des piliers sacrés des cailloux ramassés à Mozdalifa. Puis, lorsque rejeté par les Juifs, il se retourna vers les sanctuaires nationaux, il médita, peut être dès le début, de dépaganiser le Irajj. La question ne devint brillante qu’après la prise de Mekka. Au dhou 1 hijja suivant, le gouverneur établi à Mekka par Mohammad, `Attâb, conduisit la cérémonie à laquelle prirent part à la fois Musulmans et païens. Ils avaient sans doute des intentions différentes. Une révélation antérieure précisait bien : « Accomplissez le hajj et la `orrrra pour Atah! u (coran, n, 192). Pour Allah et non pour les autres divinités. L’année suivante, en dhou l hijja 9 (mars avril 631), Mohammad ne voulut pas encore se joindre au Irajj. Il n’avait pas encore établi sa doctrine sur tous les détails du Pèlerinage et ne voulait pas accomplir le rite avec les païens. Il envoya Abou Bekr présider les cérémonies. ‘Ali le rejoignit en route, porteur d’une toute nouvelle révélation d’En Haut dont il devait surveiller l’application. Les païens en général ne devaient plus participer au Pèlerinage. On traiterait en ennemis, à l’expiration des quatre mois de trêve sacrée, ceux qui ne se seraient pas convertis ou qui n’auraient pas conclu un pacte spécial avec Mohammad. Ce fut la dernière année où les païens furent tolérés au hyij.
Un an après, en dhou I hijja de l’an 10 (mars f32), le prophète fit annoncer qu’il conduirait lui même la cérémonie dans un temple et des sanctuaires désormais purifiés de toute présence paienne. La nouvelle se diffusa et chacun voulut participer à cet événement historique. Mohammad était accompagné de toutes ses femmes et des plus notables de ses compagnons. 11 arriva à Mekka le 5 dhou 1 hijja (3 mars). II accomplit au milieu de la foule les cérémonies de :a `otnra, c’est à dire les tournées autour de la Ka’ba et les sept courses entre Çafâ et Marwa, toujours monté sur sa chamelle. A Çafâ et à Marwa, il mit pied à terre et poussa sept fois la formule sacrée : Allahoec akbar! (Allah est le plus grand). II se reposa sous lu tente à l’entrée de: la ville sans vouloir, non plus qu’à sa visite précédente, entrer dans une maison. Son séjour à Mekka devait rester un simple passage. Le 8 dhou I hijja commençaient les cérémonies du hajj. Chacun avait les yeux fixés sur le prophète car son attitude au cours des rites ferait loi. A Minâ, à `Arafa, à Mozdalifa, il accomplit les stations, les prières, les jets de pierres, les sacrifices prévus. Mais le prophète prenait soin d’élargir les zones sacrées tout autour des petits sanctuaires primitifs afin qu’il fût clair que ces actes étaient un culte envers Allah, non envers les divinités de ces sanctuaires. A toute occasion il s’efforçait de délier ces rites de tout rapport avec le paganisme. Le lU, il se fit raser les cheveux suivant l’usage et accomplit les cites de désacralisation. Au cours des cérémonies, il s’adressa à plusieurs reprises à la foule. Il entra en dialogue avec ces masses de disciples qui lui répondaient avec ferveur, u Quel jour est celui ci? Le jour du sacrifice! Quel territoire est celuici? Le territoire sacré! Quel mois est celui ci? Le mois sacré! C’est le jour du Pèlerinage majeur. Votre sang, vos biens, votre honneur sont sacrés comme l’est ce territoire en ce mois, en cc jour. Ai je bien transmis (mon message)? Oui! O mon Dieu! sois témoin! » (Tract. Blachère légèrement modifiée.) Plus tard on réunit toutes ces affirmations, ces conseils, ces prescriptions dont on avait mémoire en un grand discours. II y interdisait le prêt a intérêt et la vendetta à l’égard de tout meurtre commis du temps du paganisme. II y rappelait les prescriptions sur le calendrier, les quatre mois sacrés, le retour au comput lunaire. II y énonçait aussi les devoirs réciproques des époux. La femme adultère pouvait être battue, mais non cruellement, et reléguée dans ses appartements. Mais il fallait lui pardonner si elfe cessait ses incartades. Il mettait encore en garde contre Satan, recommandait de bien traiter les esclaves et prêchait la fraternité entre Musulmans. D’après une version, il insistait sur l’égalité de tous les hommes devant Allah, sans distinction de classe sociale ni d’origine raciale : u O gens! votre Seigneur est unique et votre ancêtre est (également) un. Tous vous descendez d’Adam et Adam est (né) de la terre. Le plus noble d’entre cous aux yeux d’Allah est le plus pieux. Allah est omniscient et bien informé (coran, xt.lx, 13). Un Arabe n’a supériorité sur un nonArabe que par la piété » (tract. Blachère). Cette version est tsst suspecte de refléter les préoccupations d’une époque postérieure, mais le texte coranique qui y est cité, moins explicite certes, est authentique et cette condamnation du racisme, mise dans la bouche du prophète lui même, a servi de règle théorique, assez largement appliquée dans la pratique de l’Islam.
A peine les cérémonies finies, le prophète retourna à Médine. 11 ne devait jamais revoir sa ville natale. Sa fin était proche. Ce pèlerinage devait rester, dans la mémoire des Musulmans, le « Pèlerinage de l’Adieu ».
Deux mois après à peine, en effet, le prophète tomba malade. II venait de prendre une nouvelle décision militaire. De nouveau, il lançait vers le nord, vers les confins byzantins, une expédition. II s’agissait encore d’une razzia sur quelques bourgades de Transjordanie. Afin que revanche soit prise de la mort à Mo’ta, dans la même région, de Zayd, le fidèle affranchi et fils adoptif, le commandement était confié, quoiqu’il fût bien jeune, à Ossâma, son fils, un nègre au nez épaté qu’il avait eu d’une affranchie abyssine.
Consulter d'autres biographies de Mahomet. |